
Québec
Québec : Au pays des cris et des ours
Même pour un Canadien, la toundra représente l'ult
Pas facile d'accès la toundra! Il y a des vols commerciaux, très chers, mais il ne nous emmènent que dans les villages... pas dans la nature. L'avion de brousse est le moyen de transport rêvé, capable de nous déposer en plein nulle part.
Notre point de départ est Elmhirst Resort, un centre de villégiature situé sur les rives du lac Rice, au nord de Toronto. L'établissement dispose d'une piste privée, d'une base d'hydravions et de quatre petits avions. Peter Elmhirst, le chef pilote. ouvre les grandes portes du hangar et découvre le bel oiseau, un Cessna 206 équipé de gros pneus adaptés à la toundra.
Peter, sa compagne Ann, mon confrère journaliste Ole Helmhausen et moi-même prenons place à bord. Nous roulons sur la courte piste de gazon et décollons. Quelques minutes plus tard, nous survolons déjà la nature sauvage. Alors que l'on approche de Thunder Bay, les précipitations débutent, mais la visibité demeure acceptable. Nous nous posons, histoire de manger une bouchée et d'avitailler l'appareil. Sur la moitié du trajet North Bay-Moosonee, nous survolons la route régionale qui dessert les petites communautés isolées du Nord ontarien. Passé Cochrane, il n'y a plus de route; nous suivons la voie ferrée. La région est densément boisée et parsemée de petits cours d'eau.
La porte du Grand Nord
Nous atteignons enfin Moose Factory, l'un de ces anciens postes de traite établis par la Compagnie de la Baie d'Hudson au XVIIIe siècle. De cette époque survivent la maison des employés de la Compagnie et la petite chapelle anglicane. À quelques pas, le centre culturel cri présente quelques objets traditionnels, des vêtements faits de peaux de bêtes et, à l'extérieur, quelques tipis traditionnels. De l'autre côté du chemin, une vielle dame prépare la "banique", un pain sans levain, qu'elle nous offre gentiment.
Le lendemain matin, nous nous dirigeons vers l'aéroport pour préparer l'avion et y faire le plein, mais l'aéroport est désert. Nous interrogeons au passage le conducteur d'une camionnette qui promet de trouver le pompiste. Comme à Moosonee, tout le monde se connaît, notre ami retrouve rapidement l'employé qui prenait tranquillement son petit déjeuner dans un restaurant de la ville. Dans ces villages isolés, les horaires de travail sont flexibles. C'est ce que l'on appelle le "l'horaire indien".
Il fait beau au moment de notre envol mais le temps se gâte rapidement. Le plafond est de plus en plus bas et, à un moment, un mur de nuages très bas nous barre le passage et nous oblige à tenter de le contourner. Une vingtaine de kilomètres à l'est, ne trouvant pas de passage, nous faisons demi-tour pour tenter notre chance vers l'ouest. Toujours pas de passage. Alors que nous nous apprêtons à faire demi-tour, nous découvrons une ouverture qui nous permet de voir que de l'autre côté, le temps est plus clément.
Nos roues touchent la piste d'Attawapiskat. Ce n'est pas trop tôt car nous avons très faim. Nous marchons à la recherche d'un restaurant ou d'une épicerie sans trop savoir où nous allons. Attawapiskat n'est certainement pas le plus joli village du Nord : quelques rues désertes bordées de maisons ternes, sans arbre ni relief.
Le restaurant/épicerie/club vidéo Kimberley's est situé dans un bâtiment délabré semblable à tous les autres. Nous entrons; les quelques autochtones présents se taisent et nous regardent d'un air incrédule. Rares sont les touristes qui s'aventurent ici et ça se voit. Nous commandons des hamburgers puisqu'il n'y a rien d'autre au menu à cette heure tardive. Ils sont vraiment délicieux : une autre preuve qu'il ne faut pas se fier aux apparences.
Le temps s'améliore progressivement alors que nous reprenons notre route vers le Nord. Nous ne voyons plus d'arbres au sol; nous survolons déjà l'immensité de la toundra. Le territoire est plat, parsemé de milliers de lacs minuscules. Nous approchons de la côte de la baie d'Hudson qu'un banc de brouillard la dissimule. À 100 mètres d'altitude à peine, nous enfilons sous la masse blanche, mais plus nous filons vers la côte, plus le brouillard est bas. Nous volons maintenant à 75 mètres d'altitude alors que, sous l'avion, s'étend une plaine à perte de vue.
Au pays des ours polaires
En volant vers le nord-ouest, nous émergeons enfin du banc de brouillard et apercevons la baie d'Hudson. Le temps est magnifique ! Nous nous dirigeons vers l'embouchure de la rivière Winisk où se nourissent une grande bande de baleines blanches. À marée basse, plusieurs ours polaires y fréquentent les bancs de sable. Pour Ole et moi, l'observation d'ours polaires serait la réalisation d'un vieux rêve.
Les baleines sont au rendez-vous, mais malheureusement, nous ne voyons pas d'ours polaires. Nous entreprenons de remonter la rivière jusqu'au village cri de Peawanuck, où nous passerons la nuit. Mais voilà que sous nos ailes, ce qui paraît être de grosses pierres se met en mouvement. Une famille d'ours blancs ! Nous sommes fous de joie ! Une grosse femelle et ses deux petits nous offrent le spectacle de leur présence. Comblés, nous reprenons la route de Peawanuk.
Peawanuck est un village tout neuf. Les habitants de cette communauté sont originaires de Winisk River, un village qui a été complètement rasé par d'énormes blocs de glace partis à la dérive lors d'une forte crue printanière. Comme tous les villages côtiers de la Baie d'Hudson, Peawanuck n'est approvisionné qu'une fois l'an par un bateau parti du Sud. Tout ce qui est trop lourd ou trop encombrant pour être transporté par avion doit être livré par mer. Les matériaux de construction, les véhicules et les barils de combustibles sont déposés en juillet sur les rives de la Baie, à une cinquantaine de kilomètres du village. Comme il n'y a pas de route et qu'il est impossible de parvenir au site de débarquement durant l'été, les villageois doivent attendre décembre pour aller récupérer la marchandise en motoneige !
Nous sommes accueillis à Peawanuck par l'épouse et le cousin de notre guide Sam Hunter, lequel est absent puisqu'il prépare notre campement dans le parc Polar Bear. Pour ses visiteurs, notre guide a monté un tipi sur les berges de la rivière Winisk, mais avant de nous y installer, nous allons faire un tour au village. Partout sur notre chemin, les résidents nous saluent et se présentent. "Je suis George Trapper et toi, qui es-tu ? D'où viens-tu ?". Nous sommes agréablement surpris par leur joie de vivre et leur convivialité.
À Peawanuck, un sorcier de passage organise des bains de vapeurs traditionnels tels que pratiqués par les anciens. C'est un rituel où les étrangers sont rarement admis. Nous avons l'honneur d'y être invités; la cérémonie aura lieu demain à l'aube. Sous cette latitude, en été, l'aube c'est tôt, très tôt. On nous réveillera à 3 h 30. Je suis heureux d'être invité mais la perspective de me lever aussi tôt ne m'enchante guère. Enfin, on verra ça demain.
C'est l'heure du dîner et nous sommes invités chez Sam. Il habite une maison coquette ressemblant plus à une résidence de banlieue qu'à un tipi ! À l'intérieur, nous sommes étonnés de découvrir un grand téléviseur, une chaine HiFi et deux ordinateurs Macintosh dernier modèle. Non, les autochtones du Grand Nord ne vivent pas comme des sauvages. Tel que prévu, nous passons la nuit dans le tipee. C'est le monde à l'envers: les Indiens dans le cottage et les Blancs dans le tipee...
Il fait déjà jour lorsque le sorcier nous réveille. Il est en retard puisqu'il est déjà 4 h 30. Nous nous dirigeons vers la hutte qui sert de sauna, où nous accueille un autre sorcier, de la nation micmac cette fois. Nous sommes six dans cet espace de huit pieds de diamètre; aucune lumière n'y pénètre. Alors qu'il fait -5° dehors, une chaleur suffocante règne à l'intérieur. Les sorciers y vont de leurs incantations en jetant de l'eau et des herbes sacrées sur le feu. Il fait si chaud que j'ai peine à suivre leurs explications sur la signification de cette cérémonie de purification spirituelle.
Enfin dehors, la cérémonie terminée, nous respirons l'air frais à grandes bouffées. La météo est parfaite, nous partirons le plus tôt possible vers notre campement sur la toundra. Le campement est situé à une centaine de milles de Peawanuck, sur la côte de la baie d'Hudson. Nous suivrons le cours de la rivière Winisk, puis la côte pour tenter notre chance d'observer d'autres ours polaires.
À peine arrive-t-on à l'embouchure de la rivière que nous apercevons un gros mâle. Quelques centaines de mètres plus loin, nous observons une femelle avec son petit. Entre la rivière Winisk et notre campement du parc Polar Bear, nous dénombrons 17 ours polaires !
Nous sommes maintenant à la verticale du campement. Nous y voyons le bateau de Sam, le tipi et du matériel éparpillé. Bien sûr, il n'y a rien qui ressemble à une piste d'atterrissage et je suis très curieux de voir se poser notre oiseau sur cette plaine fleurie. Peter repère un endroit qui semble bien plat et libre d'obstacles. Il réduit la puissance, abaisse les volets et voilà, on touche terre le plus doucement du monde.
Sam nous souhaite la bienvenue. C'est un solide gaillard aux allures de rock star. Il nous explique pourquoi les sacs de couchage sèchent au soleil : la vieille, alors que son bateau s'apprêtait à accoster, une grosse vague est passée par-dessus bord. Tout est trempé. Avec un peu de chance, et beaucoup de soleil, les sacs de couchage seront secs avant la nuit. Quant à son appareil photo, il est foutu.
Nous passons la journée à paresser au soleil et à explorer les alentours, tout en gardant toujours un oeil sur les ours. Il y en a tout près et ils sont dangereux. Ici, il n'y a pas d'arbres où se réfugier; il faut donc emporter un fusil de chasse. Contrairement à ce que l'on croit, la toundra est un endroit plein de vie. Il y a des cygnes, des bernaches et des oies blanches partout, sans oublier des caribous qui marchent à l'horizon. La végétation aussi est superbe. C'est un endroit magnifique.
Histoire de pêche
Nous nous levons tôt, le lendemain matin, pour aller à la pêche sur la rivière Sutton. D'après Sam, c'est le meilleur endroit au monde pour la pêche à la truite. Encore une histoire de pêche je suppose! Nous partons en bateau quand un gros ours mâle apparaît. Quoiqu'ils nagent très bien, les ours se déplacent moins rapidement dans l'eau. C'est l'occasion rêvée d'en voir un de près. Enfin, d'assez près. L'embarcation tourne autour de l'animal à une distance de vingt mètres alors que nous le bombardons de photos. Çela ne dure que quelques minutes; nous ne voulons surtout pas l'affoler. Sam jette l'ancre au milieu de la rivière Sutton et sort tout son attirail de pêche: trois vieilles cannes équipées d'hameçons tous rouillés. Je suis sceptique. Je n'y connais rien en matière de pêche mais il me semble que ce ne sont ni les conditions ni le genre d'équipement requis pour la mouchetée. Pour moi, la pêche à la mouchetée se pratique à la traîne sur un lac profond avec un gros coffre à pêche plein de toutes sortes de machins brillants. C'est Ole qui a la chance de lancer le premier. Sam lui indique exactement où s'exécuter. Au moment où sa cuillère touche l'eau, Ole sent une résistance, puis plus rien. Il lance encore. Cette fois c'est la bonne, la ligne fend l'eau en tout sens et une belle grosse truite atterrit au fond du bateau. En une heure, nous avons cinq belles truites, toutes exactement de la même taille. Sam nous indique qu'il faut repartir sinon la marée basse nous bloquera le passage. Nous repartons avec notre butin mais le bateau touche le fond et s'immobilise. Nous avons trop tardé. Il n'y a qu'une solution: débarquer pour alléger l'embarcation et la traîner en marchant dans l'eau. Ça fonctionne, mais l'eau est diablement froide! Je me surprends à regretter le sauna indien. Notre cuistot nous prépare un excellent déjeuner constitué de crèpes et de truites frites. Il fait beau et très chaud (25°) pour cette latitude, ce qui m'invite à aller prendre un bain dans un de ces étangs aux eaux peu profondes. Comme le soleil luit 18 heures par jour, l'eau de l'étang est tempérée. Je fais quelques pas dans l'eau, mais sous les deux pieds d'eau limpide, s'est déposé deux autres pieds de vase grise dans laquelle je m'enfonce en soulevant un épais nuage gris. Ce n'était pas une bonne idée. Je sors de là couvert de boue comme les "mud people" de Nouvelle-Guinée. Mes compagnons se paient ma tête, en particulier Sam qui savait très bien ce qui m'attendait. Il me faut aller plus loin puiser de l'eau de surface pour prendre une douche. En cet endroit où il y a peu à faire et où les journées n'en finissent plus, nous avons vraiment l'impression d'être en vacances. Mais Peter contacte le service météo qui prévoit du mauvais temps pour quatre jours. Les vacances s'achèvent; nous devrons quitter demain à l'aube. J'aurais bien passé quelques jours de plus dans ce paradis du nord !





