
20 heures du soir, le train à destination de Senneterre en Abitibi-Témiscamingue (mot indien signifiant : ligne de partage des eaux) quitte le hall de la gare centrale de Montréal. Après avoir traversé la ville, il se dirige vers la Haute-Mauricie, terre des indiens Attikamews et des bûcherons. Depuis plus de 20 ans les bûcherons venant de toutes les villes et villages jalonnant la voie prenaient ce train tous les dimanches soir pour retrouver le camp de bûcheron de Casey à quelques 400 km au nord de Montréal dans la forêt québécoise. Ils n’ont jamais vu les paysages qui défilaient de chaque côté de la voie. Seul les étoiles et le ciel étaient leurs compagnons. Après un long voyage interminable de plus de 8 heures, les 400 bûcheront arrivaient vers 4 heures du matin à Casey où les attendaient les cars de la Compagnie de bûcheronnage. Encore 15 km et le camp " Bélanger " les accueillait. C’était un camp de bois comme on en voit un peu partout au Québec. Ce camp était composé de 200 chambres doubles entièrement équipées, une cuisine ultra moderne et un cuisinier à la hauteur pour présenter 7 menus tous différents pour satisfaire le bûcheux le plus exigeant, beaucoup de camions et de remue-ménage dans ce coin perdu du Québec. Puis c’était le petit déjeuner copieux et le départ vers les coupes de bois parfois distantes de 80 km, été comme hiver. Par + 30° ou – 30°. 8 heures de coupe sous le soleil ou la neige sans discontinue, un simple casse-croûte à midi et le travail reprenait jusqu’à 16 heures, ensuite retour au bercail. La douche était la bienvenue ainsi que le souper avant de partir au lit de bonne heure pour se lever le lendemain à 4 h. Et ce du lundi au vendredi. Et ainsi de suite tout au long de l’année………….
Les nouveaux
Aujourd’hui les temps ont changé, le train de nuit a été remplacé par un train de jour. Les touristes ont remplacé les bûcherons, car le camp a été fermé (pour l’anecdote, j’en ai été le propriétaire durant 3 ans pour en faire avec Hémisphères Voyages un camp d’aventure, avant de se faire tout voler et détruire par les indiens…) 8 heures du matin à la gare de Montréal, le train emmenant son lot de touristes, démarre avec ses 3 wagons et un wagon panoramique. Ce n’est plus le train de nuit, devant le nombre de touristes grandissant la CN (Compagnie Nationale) s’est vite aperçue que ce genre de " bûcherons nouveaux " rapportaient beaucoup plus. La fréquence des liaisons est passée à 3 par semaine dans les deux sens. Tout d’abord ce train n’a rien d’extraordinaire. Il dessert villes et villages, traverse des champs cultivables comme tous les trains du monde. Ce n’est qu’à partir de La Tuque, ville à majorité amérindienne, que les choses changent. Dès la sortie de la petite ville, les champs cultivés laissent la place à la forêt, les lacs et les rivières se font plus nombreux. Quelques minutes plus tard le train s’arrête à la gare d’Odanak. Ce n’est qu’un cabanon qui accueille les touristes venus à la pourvoirie du même nom (Odanak) construite il y a environ 4 ans par un français, ancien agent de voyages et propriétaire de camps de chasse en Afrique qui fût pris d’amour pour ces paysages. Cette pourvoirie peut accueillir 150 à 200 personnes avides de grands espaces et de découvertes ( forêt, lacs, amérindiens, faune). Cette construction classée 4 * possède une salle à manger de style Louis XIV ce qui dépareille avec le site enchanteur. Mais les soirs d’hiver il est bien difficile d’y trouver de la place, les motoneigistes y sont légion et la pourvoirie à une belle réputation. Le train continue sa route vers Rapide Blanc Station, là aussi c’est un lieu de rendez-vous pour se rendre aux rapides de la rivière Saint-Maurice. Nous longeons cette majestueuse rivière aux eaux tantôt lentes, parfois tumultueuses sur plusieurs km. La prochaine station est Windigo une " cahutte " sert de gare. Quelques touristes descendent pour se rendre à la pourvoirie du même nom. Le maître des lieux, Michel Lamarque, est un ancien coureur des bois et trappeur. Sa pourvoirie est composée de chalets en bois rond de style trappeur qui attirent les européens amoureux de cette nature. Nous roulons maintenant sur les terres amérindiennes. Ce n’est qu’une succession de lacs, de rivières, de forêts autant de domaines de prédilection pour les amérindiens. Nous arrivons à la réserve amérindienne de Weymontachi. Quelques amérindiens descendent les bras chargés de provisions ou de quelques cadeaux pour leurs enfants et leurs épouses. Ici les Attikamews sont " parqués " dans un territoire qui leur est propre de 1 km2. Que de changement depuis l’arrivée des blancs, eux dont leurs terres s’étendaient jusqu’à New-York. Dans un souci de sédentarisation le gouvernement leur a construit dans les années 60 de petits chalets en bois rond. Peu habitués à ce type d’habitations, les Attikamews sont retournés dans leurs tipis l’hiver venu et ont démonté leurs chalets pour se chauffer…d’autres habitations ont vu le jour depuis et les voilà maintenant aux portes de la civilisation. Leur chef François Niwashish se bat contre les compagnies forestières qui chaque année font reculer le territoire de chasse de la petite communauté. Puis le train continue sa marche en avant à travers la forêt québécoise. De temps en temps un ours ou un orignal sont aperçus en bordure de forêt mais toujours les rivières et les lacs dont certains sont longs de plusieurs km. Nous pénétrons de plus en plus dans la forêt, là où personne ne s’aventure, laissant la place aux animaux qui l’habitent. Sur le chemin, un arrêt minute à un petit hameau Cann : composé de 3 ou 4 maisons aux couleurs vives différentes, face à un lac où le calme des eaux reflète les fleurs d’été qui poussent sur la berge. Puis le train repart en direction de Casey. Cet ancien village aujourd’hui peuplé de quelques amérindiens était le point d’arrivée des bûcherons il y a quelques années. Seul un vieil homme : Jean Hudon âgé de plus de 75 ans vit des recettes de sa maigre boutique que l’on nomme au Québec " dépanneur ". C’est la mémoire vivante du pays. Il n’a jamais quitté son bout du monde, mais c’est un conteur sans pareil en ce qui concerne les vieilles histoires du passé. De temps à autre le train reste plus longtemps en gare, attendant un train de marchandise chargé de bois en tout genre. C’est un long convoi d’environ un kilomètre tracté par deux ou trois locomotives qui transporte son chargement vers l’usine de La Tuque. Là, le bois sera transformé en pâte à papier pour les besoins de la presse. Et le train repart vers des paysages sauvages et inaccessibles par la route. Nous longeons le lac Letoncal dans tous ces pourtours, nulle âme qui vive les grands espaces sont là loin de toute civilisation et connus seulement de quelques pêcheurs acharnés pour qui ce bout du monde représente à leurs yeux le paradis. Deux heures après nous arrivons à Parent surnommé " la capitale de la cambrousse ". Ce gros village est perdu au milieu des bois. Un peu désuet il possède un charme inimitable que seules les années d’isolement en forêt peuvent créer. C’est le rendez-vous des indiens et des trappeurs et aussi le refuge de quelques citadins qui ont fui la ville et ses percepteurs……ici personne ne viendra les chercher. Le vieil hôtel de ville en bois, les orchestres avec leurs danseuses (" prostituées " en québécois) nous font penser au Far-West. Parent a connu son âge d’or dans les années 60 du temps où les compagnies forestières avaient pignon sur rue et aussi durant la guerre froide : une base militaire avec son radar, une équipe de hockey, une salle de curling, un cinéma et + de 10 000 habitants. Mais la station rendue désuète par les satellites a été fermée, le centre d’entretien de la Canadian National a brûlé et la machinerie a remplacé les bûcherons. Parent est devenue une ville fantôme, mais ceux qui sont restés y sont farouchement attachés. Nous quittons ce charmant village à regret, un long cheminement nous attend. Sur environ 200 km pas un village, pas une route, seule la forêt qui a brûlé lors d’un incendie en 1996 qui ravagea pendant plus d’une semaine des milliers d’hectares et d’animaux pris au piège. Le spectacle est désolant ce n’est qu’arbres brûlés, de la terre noire calcinée, mais ici et là la nature commence à reprendre ses droits. Nous traversons l’ancien poste de traite des fourrures Oskélanéo, un village qui vit jadis passer les expéditions minières et où les indiens venaient vendre leurs fourrures. Une pourvoirie occupe aujourd’hui les dernières maisons du village. Nous roulons maintenant vers Clova au milieu des lacs dont les arbres se reflètent dans l’eau claire. De temps en temps une plaine aride, semblable à la toundra, s’étale le long du train. Lorsque nous arrivons à Clova l’après-midi est bien entamé. C’est la motoneige qui a redonné vie à ce village de 37 âmes dotée d’une…….chambre de commerce. L’école a fermé, les bûcherons sont partis, l’hiver tous les commerçants fermaient sauf l’épicerie qui ouvrait une fois par semaine. Mais aujourd’hui la venue du ski-doo a redonné vie, l’ouverture d’une pourvoirie et de ses 20 chalets, un garage et un restaurant ont permis à la petite communauté de reprendre le cours de son existence. Un arrêt de quelques minutes pour prendre quelques indiens et leur canoë et le train repart vers Monet, Langlade des villages qui aujourd’hui ne représentent plus grand chose mais habités par quelques irréductibles surtout indiens aux affaires commerciales pas très catholiques. Tout en continuant notre chemin nous entrons maintenant dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue (ligne de partage des eaux en indien) nous traversons un lac de trois kilomètres dans sa largeur, un simple remblai sert de vois ferrée une impression de voguer sur l’eau me tiraille tant la voie est étroite. Sur l’autre bord une autre pourvoirie là il faut traverser le lac pour s’y rendre. Et le train repart. Peu de temps après nous touchons " la terre ferme " et le périple continue. De temps à autre nous passons sur un viaduc entre deux petites vallées avec la forêt qui s’étend jusqu’au Nord. De ce piédestal nous devinons les cours d’eau et quelques baraques qui servent d’affût pour la chasse à l’ours ou à l’orignal animal très prisé des chasseurs. Le train s’arrête maintenant au Lac Trevet, une simple " cahutte " de bois pourri tient lieu de gare. A l’intérieur surprise…..un piège qu’il faut éviter afin de ne pas se faire broyer les chevilles. Un banc vermoulu, un poêle fait d’une caisse en fer blanc, quelques bûches, une bouteille surmontée d’une bougie et un drapeau rouge barré en diagonal de jaune. C’est le signal pour arrêter le train. Le principe est simple. Dans la dernière courbe avant la gare le mécanicien actionne le sifflet pour vous avertir, dès que le train paraît vous agitez votre drapeau au beau milieu de la voie, le sifflet vous avertit que votre signal a été vu et quelques secondes après vous êtes confortablement installé dans votre fauteuil…………c’est ici que vous attend un des guides de la pourvoirie Le Balbuzard Sauvage, pour vous menez chez Annick une française bien de chez nous et marseillaise de surcroît qui a investi ici dans une magnifique auberge en bois rond qui fait l’admiration de tout le pays avec sa grande cheminée en verre et ses 4 chalets pouvant héberger une bonne vingtaine de clients. L’intérieur est superbe avec de grosses billes de bois d’un diamètre de 0, 40m, c’est un endroit enchanteur. Mais l’ensemble n’a pas sa place dans un décor des plus sauvages, face à un lac d’une longueur de 10 km. Ses clients sont surtout des chefs d’entreprises qui emmènent leurs clients pour signer un contrat où les remercier, avec une table digne d’un palace : homard, caviar, oie sauvage, orignal, fruits de mer le tout préparé avec l’accent du midi. Annick est une bonne vivante, mais quand l’hiver est là avec ses températures de – 40 ° et ses deux à trois mètres de neige, la musique change. Les quelques ski-doo qui passent ne parviennent pas à la dégriser. Alors elle appelle ses amis en Europe pour entendre leur voix qui la rassure, elle retrouve pendant un instant sa jovialité mais l’hiver est long : 7 mois et le téléphone coûte cher. Nous passons maintenant à Forsythe, nom d’une ancienne pourvoirie quasi abandonnée qui sert maintenant de camp de chasse éloigné. Faite de bois et tôle ondulée, elle rend encore beaucoup de services à ceux qui se font surprendre par la nuit, c’est un refuge ouvert à tous le monde avec le strict minimum : un lit, un matelas par chambre, un vieux poêle taillé dans une boîte en fer blanc comme il en existe dans tous les chalets isolés, du bois et quelques allumettes. Le train continue vers Paradis, Press. Ce ne sont que des noms aujourd’hui, mais, qui il y a quelques années regorgés de vie, abandonnées les quelques maisons délabrées servent de refuges l’hiver aux trappeurs et l’été à quelques chasseurs ou pêcheurs. Après Press plus rien. Pendant 150km ce n’est que bois et forêts, lacs et rivières, pas un indien ou un blanc en vu. C’est le monde des animaux et des coureurs des bois que nul ne voit. Deux heures après, les prémices de la civilisation apparaissent, quelques maisons isolées qui au fil des kilomètres se font plus nombreuses. En fin la gare de Senneterre, correcte cette fois avec ses aiguillages et ses ballasts multiples. C’est la deuxième municipalité la plus étendue après la Baie-James, qui œuvre dans le tourisme et la recherche minière. Même si elle a connu une forte croissance dans les années 60, comme toutes les villes situées dans cette région, elle a subi les aléas des fermetures de la station radar, et le chômage est toujours présent. Depuis quelques années le tourisme en fait les portes de l’Abitibi-Témiscamingue, où le tourisme n’en est qu’à ses prémices. Une superbe région pratiquement inviolée car les quelques chemins ne mènent nul part. Tout est ici a découvrir...





