
Roumanie
Roumanie : Les Lipovènes, le peuple du fleuve
LES LIPOVENES, LE PEUPLE DU FLEUVE
Lorsqu’il atteint enfin la mer Noire après un périple de 2850 kilomètres à travers huit pays, Le Danube plus long fleuve d’Europe après la Volga, peut à présent se laisser aller. Il se divise alors en trois bras (Chilia, Sulina et Sfintu Gheorghe) et interrompt sa course folle pour s’abandonner en un immense delta. A cheval sur l’Ukraine et la Roumanie, c’est une véritable mosaïque de lacs et de canaux, de roselières et de marais, de buissons et de forêts qui s’étend sur prés de 5000 kilomètres carrés, sept fois la superficie de la Camargue. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1991, le delta abrite plus de 5000 espèces d’animaux et de plantes. Véritable paradis pour les oiseaux, 300 espèces différentes viennent y nicher ou y font escale lors de leur migration. Les oiseaux ne sont pas les seuls à avoir trouvé refuge dans le delta. Un petit peuple original et pour le moins méconnu, les Lipovènes ont élu domicile dans la partie roumaine, il y a 300 ans.
Une histoire tragique
Originaires de Russie, ils portent en eux une histoire tragique. En effet au milieu du XVII ème siècle, le patriarche Nikon décida de réformer le dogme et la liturgie orthodoxe russe. Un synode entérina cette décision en 1653. La réaction ne se fit pas attendre. De nombreux fidèles refusèrent de transformer leur pratique religieuse. Surnommés vieux-croyants, ils s’enfuirent vers l’Oural et la Sibérie. Cette date marqua le début du schisme entre l’église et la société civile russe, qui engendra la mort de milliers de personnes parmi les vieux-croyants.
Le Tsar Pierre le Grand fut plus radical encore. Il s’attaqua aux symboles de la vie civile, en imposant le port de vêtements occidentaux à la place des larges culottes bouffantes et de la longue chemise qui descend jusqu’au genoux. Il fit interdire la barbe, censée représenter chez les vieux-croyants, leur ressemblance avec le Christ.
La chasse aux schismatiques s’intensifia. Pourchassés, ils furent emprisonnés et torturés, les plus récalcitrants finirent même brûlés en place publique pour l’exemple. Certains choisirent le suicide, se livrant à des immolations collectives, ou se laissant mourir de faim. Ils ne comprenaient pas pourquoi on leur interdisait subitement leurs pratiques vieilles de sept siècles, pour adopter des modes et des coutumes étrangères. Les autres décidèrent de fuir en direction de la mer Noire. Des communautés trouvèrent refuge en Moldavie et en Dobroudja, la région du delta du Danube en Roumanie. On les appela les Lipovènes.
L’origine de ce nom est assez floue, elle vient du mot lipa, tilleul en russe, bois dont sont fabriquées leurs icônes. Selon la légende, leur ancienne Métropolie était bâtie à côté d’un énorme tilleul et à proximité d’une source d’eau pure, la fontaine blanche.
Désormais, les Lipovènes font parti des 23 ethnies reconnues par le gouvernement roumain, et sont à ce titre représentés par un député au parlement. Ils vivent paisiblement dans de petits villages éparpillés dans Le delta.
Un village au milieu des eaux
Mila 23 (prononcer dos tres) est un de ces villages. Pour y accéder, il faut prendre le bateau à Tulcea, la ville la plus proche. Véritable porte d’entrée fluviale du delta, elle se situe sur le bras Sulina, le bras central du Danube, également le plus long. Entouré par les eaux, le hameau s’étire le long d’une étroite langue de terre, clairsemée de petites maisons de torchis et de bois surmontées d’un toit de roseaux. Petites et massives, les maisonnées sont le plus souvent peintes en bleu, la couleur préférée des Lipovènes. De la plus claire à la plus foncée, toutes les nuances rivalisent d’éclat pour le plus grand plaisir des yeux.
En face de l’embarcadère, un café fait également office de boulangerie d’épicerie et de poste. C’est ici que se retrouvent les hommes pour bavarder après une journée de pêche. Le soir, la grande salle est comble, jeunes et moins jeunes s’installent pour jouer aux cartes ou pour regarder la télévision.
Au centre du village, trône fièrement une minuscule église toute de bois bleu, surmontée d’une coupole en fer rouillé et d’une croix orthodoxe. Véritable point de ralliement de la communauté, elle est jouxtée par un cimetière de croix, bleus elles aussi, envahi par les herbes folles.
Plusieurs fois par semaine, les habitants assistent pendant de longues heures, à la messe célébrée en russe par un imposant pope à la barbe rousse. Comme dans l’ancienne foi orthodoxe les hommes et les femmes prient chacun de leur côté, les offices sont ponctués de chants et de séances où les fidèles s’agenouillent sur un petit coussin de couleur, et se signent longuement de la tête au pied.
Les Lipovènes ont conservé intacte leurs traditions et leur langue. Ils continuent de s’apostropher dans un russe du XVII ème siècle, et les vieux portent encore la longue barbe si caractéristique.
Leur mode de vie n’a pas changé depuis 300 ans, ils continuent de vivre en harmonie avec la nature, de pêche, d’agriculture et d’un peu d’élevage.
Une vie en harmonie avec la nature.
Chaque matin, lorsque les premiers rayons du soleil commencent à poindre à l’horizon, et qu’un épais brouillard recouvre encore le village endormi, les hommes se retrouvent pour partir à la pêche. Ils s’élancent tour à tour, sur leur longue et fine barque à l’assaut des marais. Les barques sont appelées lodki, elles sont effilées pour se faufiler dans les moindres canaux et recouvertes de goudron. Leur fabrication est minutieuse, seuls les plus anciens en détiennent le secret. Les pêcheurs disposent tous, d’un territoire de pêche bien délimité, dont ils connaissent chaque recoin. Debout sur leur embarcation, ils parcourent lentement leur petite parcelle. Méthodiquement, ils remontent l’un après l’autre leur long filet, au fond desquels frétillent tanches, carpes ou même brochets. Une partie de cette pêche est mise de côté pour leur consommation personnelle, le reste est vendu, au kilo aux sociétés de pêche pour lesquelles ils travaillent.
Le poisson est la nourriture de base des Lipovènes, ils le consomment à tous les repas ou presque. Préparé de mille et une façons, ils n’ont pas leur pareil pour le cuisiner. Leur soupe est un vrai délice. De retour à la maison, les filets sont mis à sécher au soleil, les éventuels accrocs sont immédiatement réparés. Puis, après un repas bien mérité, les pêcheurs retournent les mettre à l’eau, jusqu’au lendemain où ils répèteront inlassablement les mêmes gestes.
Cette technique de pêche ancestrale, si respectueuse de l’environnement est amenée à disparaître. Les pêcheurs lipovènes sont démunis face à une concurrence beaucoup mieux équipée. La privatisation des sociétés de pêche, le prix du poisson qui s’écroule, la pollution du Danube et le poisson qui se raréfie, menacent ces gens, dont la pêche est la seule source de revenu.
Dans la fraîcheur matinale, pendant que les hommes sont à la pêche, les femmes vêtus de longue robe à fleur, la tête ceinte d’un élégant fichu fleurit, s’attellent aux travaux des champs. Chaque famille possède son lopin de terre et les femmes s’entraident volontiers pour les tâches les plus ardues.
Les tonnes d’alluvions, charriés par le Danube pendant des millénaires ont rendu la terre très fertile, donnant de généreuses récoltes. Durant la belle saison les fruits et légumes sont consommés frais. Conservés dans du vinaigre, ils viendront accompagner le poisson sur la table des Lipovènes lors des longs hivers.
C’est justement en prévision de l’hiver, que les habitants du village se réunissent en ce jour, pour rentrer du bois. Une à une les barques sont chargées à ra bord et c’est une chaîne improbable qui s ‘ébranle sur le Danube. Les hivers sont précoces et très rigoureux. Ils peuvent durer plus de quatre mois, et la température peut descendre très bas en dessous de zéro. Il n’est pas rare que les canaux soient entièrement recouverts par la glace, privant pendant parfois plusieurs semaines les Lipovènes de toute communication avec l’extérieur.
Un avenir menacé
Une centaine de familles habite le village de Mila 23. Les couples n’ont en général jamais plus de trois enfants. Ces derniers fréquentent l’école de l’île jusqu’à la fin du primaire. Répartis en deux classes à niveaux multiples, ils suivent un enseignement en roumain. Le russe n’est plus parlé qu’à la maison. Pour poursuivre leur scolarité, ils doivent se rendre à Tulcea. La ville se trouvant à plus de cinq heures de bateau, ils sont dans l’obligation d’aller au pensionnat. Seules quelques familles ont les moyens d’envoyer leurs enfants au collège et au lycée. C’est souvent le privilège des seules filles, les garçons viendront embrasser la carrière de pêcheur, comme leur père avant eux.
Cette perspective n’enchante plus guère les jeunes générations, qui rêvent désormais de modernité.
Ils ont délaissé les habits traditionnels de leurs ancêtres au profit des marques de vêtements de sport. Ils n’aspirent plus à la vie rude et modeste de leurs parents. Inexorablement ils abandonnent le village pour aller s’installer en ville.
Aujourd’hui, les vieux lipovènes se sentent bien seuls, ils ne sont plus que quelques dizaines de milliers sur l’ensemble du territoire roumain. Leur société traditionnelle, comme de nombreuses autres est en voie de disparition.
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LA ROUMANIE AU PETIT BONHEUR
auteurs : textes, Bernard Houliat – photos, Régis Outters et Pierre Soissons
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