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Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrême

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Emilie Maj | 14.11.2003 | 1291 visites | 0Favoris |
Emilie Maj

Sibérie septentrionale : le cheval dans la culture

Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrêmeLes Iakoutes en parlent comme d'une relique du passé préhistorique, le comparent au mammouth, disent de lui qu'il est sauvage. Lui, c'est le cheval. Le petit cheval iakoute, plein de poils et résistant aux températures de -60°C qui règnent durant le long et rude hiver. A l'image de Gavril, d'Innokentii et de German, ces habitants du bout du monde, il résiste à des conditions hostiles de vie, à l'été arasant, à l'hiver extrême et au printemps qui amène son lot d'inondations et de marécages. De taille moyenne, trapus, les crins longs et touffus, il est méconnaissable d'une saison à l'autre. Il perd près de 20% de son poids de l'hiver à l'été, où il est livré aux innombrables moustiques et petites mouches, si virulents que les rennes meurent étouffés par leurs nuées qui pénètrent dans les orifices respiratoires.

Si le cheval semble effacé du paysage...

Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrêmeAutrefois utilisé comme monture ou comme animal de bât pour transporter les sacs remplis d'or des lieux d'extraction vers la capitale, il est aujourd'hui presque uniquement réduit à un animal d'attelage. On le rencontre dans les villages, où il transporte en hiver les blocs de glace découpés au préalable dans le fleuve ainsi que l'eau servant aux bains russes (banja) et le bois de chauffage. *"On est au mois de novembre et la température atteint le –40°C. J'ai fait la connaissance de Gavril sur le fleuve. Il était venu à traîneau chercher de l'eau qu'il puisait dans le trou pratiqué dans la glace, celui où boivent les chevaux et les vaches en liberté. Il a commencé à jouer avec son cheval et j'en ai alors profité pour leur tirer le portrait à tous les deux. Puis, comme il commençait à se faire froid, Gavril m'a prise sur son traîneau et m'a ramenée au village qui se trouvait à 2 km de là."* En été, le cheval est attelé pour la fenaison. Durant la saison froide, l'on peut voir un cheval attaché dans de nombreuses cours de maisons. A voir ces quelques animaux, l'on a peine à croire que le cheptel iakoute dépasse en réalité les 300.000… La plupart ne sont en réalité pas visibles, ou plutôt, celui qui voyage peut les croiser le long des routes, les voir paître dans les champs, chercher l'herbe sous la neige balayée par leurs sabots. On peut quelquefois apercevoir une caravane d'individus traversant une clairière pour se réfugier sous un bois. Se promenant par –30°C entre les mélèzes et les bouleaux des forêts entourant les villages, il peut tomber nez à nez avec une dizaine de chevaux paissant sur une clairière. Les traces d'un traîneau indiquent qu'un gardien est venu apporter un complément de foin, comme cela se pratique chez les Iakoutes lors des changements de saison, au début de l'hiver (novembre) et au commencement du printemps (mars).

Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrême* "J'ai donné rendez-vous à Gavril au village pour qu'il me conduise au fleuve. Une fois seule, je me suis promenée aux alentours jusqu'à voir arriver un attelage, qui a fait demi-tour, visiblement dans ma direction. C'est qu'il n'est pas habituel de voir une personne en manteau de fourrure, bottes et chapka, le visage enveloppé dans un gros foulard, se balader seule dans les champs par une telle température. Le traîneau venu de nulle part me rejoint, s'arrête et son propriétaire me demande qui je suis et ce que je fais là. Ma réponse l'étonne : "je suis à la recherche des chevaux". L'homme me conseille de suivre les traces de traîneau : "ils doivent se cacher quelque part en forêt". Avant de le laisser partir, je le photographie avec son cheval qui s'enfonce dans la neige jusqu'aux genoux." * L'élevage du cheval en liberté est beaucoup moins contraignant que celui des vaches, qu'il faut nourrir de foin et garder dans des étables (khoton) la majeur partie de l'année. En Iakoutie centrale, les troupeaux, composés d'un étalon à la tête de 9 à 12 juments, vivent sur les îlots dispersés entre les bras de la Léna, le deuxième fleuve de Russie par son débit. Lorsque les troupeaux vivent en forêts, des gardiens à cheval sont chargés de les ramener régulièrement devant un cabanon, où est déposée de la nourriture. Pour cela, ils partent à la recherche des animaux, qu'ils ramènent après un périple à travers la taïga qui peut durer de quelques heures à deux -voire trois- jours. Seul un homme expérimenté sait de quelle couleur doit être la glace qui permettra le passage à cheval du fleuve, alors que l'arrivée de la saison douce rend la traversée dangereuse. Seul un cheval iakoute résiste au climat extrême qui règne dans la République Sakha (Iakoutie).

Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrême* "J'ai rencontré Innokentii dans le Nord, au delà du cercle polaire, au pays des aurores boréales et des éleveurs de renne. L'administration du village m'avait conduit jusqu'à sa lointaine cabane en bois, vide. J'étais entrée dans le paddock géant où se trouvaient une centaine de petits chevaux iakoutes à la raie de mulet, la crinière hirsute. Alors que nous désespérions de le trouver dans ce désert et que nous nous étions installés dans sa maisonnette surchauffée, la porte s'était ouverte et il était entré. Gêné de parler russe, le gardien de troupeau Innokentii s'était présenté en iakoute à celui qui me traduisait. Il avait presque 80 ans et vivait seul durant la moitié de l'année, avec ses poulains à surveiller, son cheval de travail, une paire de raquettes de neige et un fusil de chasse. Il se nourrissait uniquement du pain qu'il préparait et de viande de cheval. Ils nous prit tous sur son traîneau et nous emmena faire un tour sur la rivière gelée entourée de collines. A notre départ, il retrouva sa solitude, la neige, ses chevaux… jusqu'au prochain passage de gens du village"* Au mois de juin, les juments sont rassemblées avec leurs poulains pour être traites. Leur lait, une fois fermenté, sert à la préparation du koumys, réputé pour être très vitaminé. Les chevaux de travail qui ont servi au cours de l'hiver sont relâchés au début du printemps, afin de recouvrir la masse perdue. Un certain nombre d'entre eux sont recapturés en été pour les travaux de fenaison. Cependant, le cheval est de plus en plus fréquemment remplacé par les machines, qui le rendent même presque totalement absent de certains villages.

La figure du cheval reste omniprésente dans la cu

Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrêmeMême s'il est presque invisible dans le paysage iakoute, le cheval est présent dans la culture des autochtones : il se chante, se danse, se mange cru ou cuit. Tout est bon dans le cheval : sabots en gelée, boudin au lait, salade de viscères, foie ou viande crus gelés aux oignons sauvages. Son image est partout : sur le drapeau de la République, sur l'enseigne des magasins, sur le logo de l'année des enfants. On le peint, on sculpte des statuettes à son effigie dans la corne de mammouth. Les objets les plus représentatifs de la culture iakoute sont ceux qui lui sont consacrés : le tchorone, récipient en bois destiné à accueillir le koumys, possède un trépied dont chaque extrémité est sculptée par un sabot de cheval; l'ensemble de tapis en patchwork, qui ornait autrefois la jument de la mariée, fait aujourd'hui partie des décorations murales traditionnelles. Le poteau d'attache sergé est planté dans certaines cours à l'occasion du mariage du fils de la maison ainsi qu'à l'entrée des villages. Il sert de piedestal ) des tchonones, des aigles ou des têtes de cheval sculptés. Dans la littérature, le cheval représente un personnage à part entière des olonkho, les poèmes épiques iakoutes. Compagnon fidèle et conseiller du héros, il sauve la belle lorsque son maître en est dans l'incapacité, entre en combat singulier contre le cheval de son ennemi. Il est doté de qualités prophétiques : prévenant son héros du danger qui l'attend, c'est souvent lui qui lui révèle le secret de sa naissance. Frère de lait de son maître, il est né du meilleur étalon et de la meilleure jument de Ürüng Ajyy Tojon, l'esprit protecteur des hommes et des chevaux, à la tête du panthéon des esprits. Aidant le héros tout au long de sa campagne guerrière ou lorsque celui-ci est à la recherche d'une femme, il s'éclipse lorsque que celui-ci ramène sa compagne sur sa terre natale, où, pendant sa longue absence, chevaux et bovins se sont multipliés.

Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrême*"A la capitale, j'ai rejoint mes amis musiciens German et Claudia. Ils m'ont appris à jouer de la guimbarde à la manière iakoute. "Joue-nous quelque chose, qu'on voie une fois si tu n'as pas oublié depuis le temps !". Claudia sourit. German me reprend : "Maintenant, montre-moi le cheval !". Il prend sa guimbarde, vibrante, rythmique. On n'entend plus que le galop effréné d'un cheval, puis le hennissement rauque d'un étalon puis celui dune jument. Puis plus rien. "Quand tu téléphoneras, tu feras le cheval, me dit German, comme ça, je saurais tout de suite que c'est toi au bout du fil !"

Fierté des Iakoutes

Russie : Iakoutie, le petit cheval de l'extrêmeLe cheval n'est plus guère utilisé aujourd'hui comme moyen de transport et on l'élève pour sa viande. Il paraît surprenant que cet animal demeure l'un des symboles de la République sakha (Iakoutie). Sa viande est jugée la "plus écologiquement propre". En vérité, c'est peut-être justement parce que leur cheval est pour les Iakoutes un être sauvage et non un objet privilégié de monte, qu'il est qu'il est si hautement considéré : sur l'échelle des animaux symboles du pays, le cheval se trouve un deuxième position, après la grue blanche et avant le renne. Certes, les Iakoutes vous parlent avec fierté de leurs petits chevaux, mais ils n'éprouvent pas un désir particulier de les monter. Le rapport de domination n'existe pas et c'est probablement pour cette raison qu'était pratiqué dans le passé un rite de libération de troupeaux de chevaux, chassés loin vers l'est afin qu'ils ne reviennent pas sur les terres de leur propriétaire. Les hommes et les chevaux, issus selon les épopées du même ancêtre, se côtoient et, tandis que l'on cherche à prouver que le cheval iakoute est soit un descendant du cheval mongol ou kazakh, soit un descendant de ce qui aurait été le cheval préhistorique local, l'on revendique aux Iakoutes des origines ancestrales et mystérieuses communes aux autres peuples d'Asie Centrale qui prennent l'appellation d'Ourankhaj. Gavril, Innokentii, German, tous perpétuent le vœux séculaire que l'on faisait aux jeunes mariés se perpétue dans les traditions : "Elevez des générations d'hommes et de chevaux". Ainsi, destinée des hommes et destinée des chevaux restent des liés sur cette terre sakha de Sibérie septentrionale.

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info plusinfo plus

Emilie Maj, passionnée de Sibérie et d’Asie Centrale, a passé une année en Iakoutie (Sibérie Extrême Orientale). Elle est à la recherche de gens intéressés par des projets culturels dans ces contrées (photographes, caméramans et preneurs de sons pour : photos, documentaires vidéo, fiction et CD).  N’hésitez pas à contacter Emilie :o)

Quelques conseils utiles :

Pour se rendre en Iakoutie, on peut soit prendre un avion de Moscou ou St Pétersbourg (6 heures de vol approximativement), soit prendre le transsibérien (5 jours de route) jusqu’à Nerungri et prendre un bus jusqu’à Iakoutsk ou s’arrêter à Tynda, d’où des taxi conduisent à Iakoutsk en 18 heures de conduite sportive.

Réserver son billet de Transsibérien : http://www.transsib-travel.com/Il est indispensable pour se rendre dans toutes les régions de Russie de connaître le russe ou d’en connaître de -très bons- rudiments. Cela dépanne en effet dans bien plus d’une situation. Le site de l’ambassade de France prévient en effet que notre pays n’aidera en aucun cas tout voyageur qui se sera rendu par ses propres moyens en Russie en toute connaissance des risques que comprend un voyage privé. En Iakoutie, un certain nombre de personnes connaissent le français, ce qui peut aider.

Ne pas se fier à certains guides touristiques qui affirment qu’il y a des autoroutes en Iakoutie, alors que notre conception des autoroutes risque d’en prendre un coup une fois arrivés sur les routes de béton, rendues cahoteuses par les mouvements de la terre gelée ou simplement recouvertes de gravillons.

Iakoutsk a plusieurs hôtels. Si l’on se rend en Iakoutie en été, on peut être dépité par la quasi absence de circuits touristiques organisés à travers la République.

Les portes de la Iakouties sont ouvertes aux débrouillards qui n’ont peur de rien, savent prendre des risques calculés, des décisions impromptues et rencontrer des personnes qui les aideront.  

Infos complémentaires on-line : le site de Marine Le Berre et Yuri Semenov à propos des peuples de l’arctique sibérien.

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