Rwanda : Out of Rwanda…

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Christiane Calonne | 15.11.2006 | 520 visites | 0Favoris |
Christiane Calonne

Rwanda : Out of Rwanda…Si la mort de Dian Fossey fit connaître le Rwanda en 85 laissant, derrière elle, bon nombre de gorilles de montagne orphelins, le génocide de 1994 se chargea de mettre à la une de tous les quotidiens, pendant plusieurs semaines, cette minuscule parcelle africaine si verdoyante et, tout à coup, couverte de sang. Douze années ont passé depuis ces atrocités. Les Rwandais ont essayé, jour après jour, de panser leur blessure, préférant laisser finalement la couverture des magazines à d’autres sujets plus légers. À part une miss France en 2 000, Sonia Rolland, et, Corneille, le chanteur, qui n’a rien à voir avec les déboires de Rodrigue et Chimène, les spots tournent beaucoup moins leurs faisceaux lumineux dans cette direction. Seulement, voici qu’un simple mail arrivant sur l’écran de mon ordinateur vient de faire remonter à la surface, comme le faisaient, autrefois, les révélateurs photo dans la noirceur des labos, quelques clichés, non pas oubliés, mais rangés depuis fort longtemps dans ma mémoire. Un simple mail, certes, mais porteur, de plus, d’une bien triste nouvelle. Il m’annonçait la mort à Mugongo de Rosemond Carr à l’âge de 94 ans. Comme c’est étrange, j’avais cru cette femme victime de ces jours affreux de tuerie. Je n’en avais plus eu de nouvelles depuis, l’ambassade ne pouvant jamais me rassurer lorsque je l’appelais jusqu’au jour où je me résignais de ne plus faire le numéro. Il y a deux mois, regardant un reportage télé, confortablement installée dans mon salon, je la vis, du haut de son grand âge, bien vaillante, dirigeant un orphelinat, « son » orphelinat au Rwanda. C’était pour moi comme une résurrection. Les images si brèves ne m’avaient pas laissé entrevoir où elle habitait désormais. Grâce à internet, d’adresse e-mail en adresse e-mail, je finis par obtenir son adresse postale. Un mail eut été plus vite pour raviver les souvenirs entre nous. Ce n’était déjà pas si mal…seulement la vie est parfois malicieuse. Je n’eus même pas le temps de lui écrire une lettre que ce mail toquait à la fenêtre de mon outil de travail. La télé l’avait fait revivre, il y avait peu, et internet me la reprenait quelques jours après. Ces quelques lignes sont donc pour rendre hommage à cette femme exceptionnelle qui vécut au cœur de l’Afrique la majeure partie de sa vie, qui fit énormément pour ce continent et ses enfants.

Rwanda : Out of Rwanda…Elle s’appelait Rosamond H. Carr. Je fis sa connaissance en décembre 1985 alors que je cherchais à rencontrer Dian Fossey, ayant, moi aussi, une passion, mais beaucoup plus raisonnable qu’elle, pour ces grosses peluches que sont les gorilles de montagne. J’étais arrivée depuis des semaines et des palabres interminables reportaient, de jour en jour, la possibilité de rencontrer cette femme campée sur son volcan qu’il fallait, par correction et surtout par sécurité, car elle avait la gâchette facile, prévenir de sa venue. Le ministre du tourisme et le parc des volcans me faisaient promesse sur promesse. Je compris, bien trop tardivement, que Dian Fossey étant, à leurs yeux, indésirable. Ils ne feraient donc rien pour que je la rencontre. Je n’aurais jamais le feu vert de leur part et, surtout, plus le temps d’organiser moi-même mon expédition même si elle se résumait à 5h de marche et d’escalade avec un porteur comme guide. On m’avait alors parlé d’une de ses amies, enfin, la seule amie qui lui restait et qui habitait près de Gisenyi. Dian, « Nyiramachabelli » pour les rwandais, c’est à dire « la femme qui vivait sans homme dans la forêt », y descendait parfois pour faire le plein d’énergie en refaisant surface dans la civilisation et surtout en quittant cette humidité, trop pesante pour une asthmatique, qui régnait sans cesse sur son campement. Elle serait sûrement en mesure, cette Rosemond Carr, de m’en dire plus sur cette femme qui m’avait tant fascinée avec son ouvrage « Gorilles dans la brume » duquel Michael Apted tira son, non moins célèbre, long-métrage éponyme en 1992.

Rwanda : Out of Rwanda…Le mien de camp était dans un petit hôtel de Gisenyi au bord du lac Kivu. Rosemond habitait à quelques lieux de là, à Mugongo, au bout d’une route de terre quelque peu cahoteuse au pied du mont Karisimbi. Son petit cottage posé sur un gazon irréprochable et entouré de milliers de fleurs avait des allures très « british », ce qui me laissa bouche bée, dans cette brousse plutôt désordonnée à la végétation exubérante et très indisciplinée. Rosemond accueillait les visiteurs sur la terrasse, avec une telle exaltation que l’on eut dit qu’elle attendait, impatiente, depuis de longs mois, leur visite. En fait, il n’en était rien. Très souvent, le petit portillon battait sur lui-même et elle adorait cela, même si, parfois, des grands noms de ce monde la rendaient nerveuse lorsqu’elle apprenait leur venue et qu’il fallait leur préparer un bon repas digne de leur rang. Cette femme élégante, toujours bien mise, était d’agréable compagnie et sa vie d’une telle richesse que c’était un bonheur de l’écouter en dévoiler quelques bribes imagées. Avec la plus grande simplicité, elle savait recevoir. Sa classe était innée, c’était déjà cela son charme. Pas un visiteur n’aurait refusé d’échanger son séjour à l’hôtel contre quelques jours dans sa simple demeure, un « bungalow » sans électricité ni eau courante. On y était tout simplement bien, très bien.

Rwanda : Out of Rwanda…Oubliant Dian et ses gorilles, j’étais subjuguée par l’histoire de Rosemond qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle de Meryl Streep, enfin Karen Blixen dans Out of Africa à la seule différence, Karen était danoise et Rosemond américaine. Fille d’un banquier du New Jersey, illustratrice de mode à Manhattan, elle était arrivée au Congo en 1949, suivant un mari baroudeur et aventurier, et surtout réalisateur et chasseur britannique, Kenneth Carr, pour mettre sur pied une plantation de café, à l'âge de 37 ans avec quatre robes et une passion pour les jardins. Se retrouvant seule, quelques années plus tard, elle traversa la frontière et se vit confier la gestion d’une plantation de pyrèthre, une sorte de chrysanthème sauvage produisant un insecticide puissant et non toxique, au Rwanda voisin. Être une femme à la tête d’une entreprise de nos jours, en Afrique, n’est déjà pas chose facile, mais dans les années 50, il lui fallut une dose de courage considérable pour surmonter toutes les difficultés que cela entraînait et pour ne pas repartir à la moindre détresse vers son pays d’origine, vers sa famille. Le commerce de cette plante subissait, en effet, les contrecoups quotidiens et mouvementés de l’histoire de cette région d’Afrique. Pour pallier ces désagréments, Rosemond décida alors de se lancer, sur 12 ha, dans une exploitation de fleurs en gros. Tout le pays était couvert de ses bouquets de fleurs fraîches ou sèches. Secondée par une équipe de 22 ouvriers rwandais hors pair, sa petite structure réussit à fonctionner, au fil du temps, avec des hauts mais aussi, bien sûr, quelques bas inévitables. Sur les 12 ha, sept étaient en réalité consacrés aux fleurs, une petite surface était réservée aux pépinières et le reste servait à nourrir les vaches laitières.

Rwanda : Out of Rwanda…« Quand Dian arriva au Rwanda en 67, je consacrais quelques jours à cette compatriote en l’accompagnant dans un campement de fortune aménagé à flanc de montage, non loin de ce qui allait être son installation définitive. Que de souvenirs et que d’émotions fortes, encore une fois ! La nuit sous la petite tente canadienne, notre modeste demeure, je dois l’avouer, je n’étais pas très fière. Toujours à guetter, j’entendais des bruits bizarres. Dian semblait, elle, tout à fait à l’aise et tapait à la machine ses rapports. Elle essayait, en venant tardivement se coucher, de me rassurer en me certifiant qu’il n’y avait absolument rien à craindre car les bruits qui me parvenaient n’étaient autres que les estomacs gargouillants des éléphants campés le long de notre toile. Franchement… rien d’alarmant ! Il fallait faire attention également aux buffles. Même les corbeaux étaient malicieux. En plus de faire des piqués sur les restes de nos repas, ils apprirent très vite à ouvrir avec leur bec les fermetures « éclair » de nos tentes pour y dérober la nourriture. » Dian Fossey installa donc son centre de recherche de Karisoké (Kari pour Karisimbi et –soké pour la fin de Visoké, les volcans les plus importants de la région). Les deux femmes entamèrent ainsi une longue amitié. L’une perdue à 3000m, au dessus des hagénias, à portée de mains des nuages, étudiant de très près ces fameux gorilles de montagne et l’autre redescendue après ce petit séjour de bienvenu dans sa lovely house fleurie. Comment s’imaginer d’ailleurs en pleine Afrique, au milieu de ces roses, de ces fuschias, des marguerites, des iris, des agapanthes. « J’aime vivre au milieu de mes fleurs, j’aime leur compagnie, surtout les fleurs européennes. Les gens ici en raffolent aussi, particulièrement les Belges restés après l’indépendance…une pointe de nostalgie. » Une fois, la belle haie d’hortensias passée, l’Afrique est bel et bien là, colorée, elle aussi, grouillante et généreuse. Cette année-là, en 85, on comptait pas moins de 6 millions d’habitants pour ce minuscule petit point sur la mappemonde caché sous l’équateur. « Vous verrez, on prévoit 10 millions en 2000 ». Rosemond avait raison, aujourd’hui, on est arrivé à la dizaine de millions d’âmes environ. Grand comme la Bretagne, montagneux comme les Alpes et plus vert que la Normandie, voici en résumé le Rwanda. Quand on parle de l’Afrique, les premières images qui viennent à l’esprit sont de vastes étendues ocre, sèches, à la nature parfois inhospitalière, et au sable virevoltant dont il faut sans cesse se protéger, au Rwanda rien de tout cela. « Le pays aux mille collines », le bien nommé, galope entre 1200 et 4500 mètres.

Rwanda : Out of Rwanda…Entouré de l’Ouganda, du Zaïre, de la Tanzanie et du Burundi, on l’appelle aussi la Suisse de l’Afrique noire. Aucun accès à la mer, l’océan le plus proche est à 1100 km. Les rwandais sont dotés d’une condition physique extraordinaire. Ils marchent beaucoup, courent même énormément. Leurs fardeaux voyagent le plus souvent sur leur tête, du jerrycan aux régimes de bananes, des poteries aux sacs de pommes de terre. Les taxi-brousse soulèvent eux la poussière des pistes. Ils s’y engouffrent un nombre surprenant de passagers. Bringuebalant de toutes parts, ils parcourent les chemins à longueur de journée. Les paniers, les bidons multicolores accrochés sur leur flanc comme des grappes de ballons à gaz, leur donnent toujours un air de fête. La seule route bitumée, de construction chinoise, parcourait, à l’époque, le pays à travers des paysages époustouflants. Aucun centimètre carré n’était laissé à l’abandon. Tout y était culture, culture intensive. Les bananiers pullulaient et il n’était pas rare de voir pousser à leur pied du maïs, des haricots grimpants, des petits-pois, des patates douces, du sorgho, du manioc. Les bananes petites et bien jaunes sont le fruit national. Les grandes et vertes sont ce que l’on appelle les bananes plantain et servent de légumes. Une autre utilité du bananier, ses feuilles, longues et fermes. Elles servent bien souvent de parapluie. Il n’y a pas de secret, si le paysage nous offre cette palette de dégradés de vert, la pluie y est bien pour quelque chose. Ce ne sont que de grosses averses équatoriales, rien de plus.

Rwanda : Out of Rwanda…Le pays est, certes, petit, mais avant de tout voir et tout connaître, ça prend du temps. « En plus il a bien changé depuis mon arrivée… Il se transforme, au fil du temps, selon ses besoins. Au début, il était entièrement recouvert de forêts, les éléphants se promenaient partout autour de la maison. Petit à petit ils ont disparu… la croissance démographique a mordillé la nature pour installer la population… Pour ce qui est de Dian, pas de souci, je vais lui parler de vous » me dit Rosemond, « revenez quand vous voulez et, promis, elle vous fera visiter son centre. » Cela faisait une dizaine de jours que j’avais retrouvé ma Normandie d’adoption lorsque j’appris l’assassinat de Nyiramachabelli. Je découpais toutes les coupures de presse et les envoyai à Rosemond qui m’écrivit aussitôt : « La mort de Dian est un chagrin qui durera tout le reste de ma vie. » Elle était montée à ses funérailles jusqu’au centre et avait déposé un bouquet sur sa tombe, là-haut sur le volcan. Heureusement « Gorilles dans la brume » redonna le sourire à Rosemond , invitée par la production à la première du film à Los Angeles en 92. Elle m’envoya ces quelques mots : « Je rentre des USA où je suis allée tout spécialement assister à la projection du film. Ce fut magique. Dian était là, sous les traits d’une remarquable Sigourney Weaver. C’était délicieux de la voir danser dans une jolie robe avec les rwandais, de voir ces scènes qui, bien souvent se déroulaient dans mon jardin quand elle me rendait visite. C’était émouvant… J’espère que la France accueillera bien ce film. Dian est maintenant éternelle… je vous laisse, mes fleurs m’attendent. J’ai de plus en plus de travail… » Les années passèrent et les échanges étaient toujours aussi doux. En 1994, la violence du génocide fut partout à la télé, dans les journaux. Bien que Rosemond m’écrivait depuis déjà quelques mois que tout allait mal, que parfois il y avait le couvre-feu…que le pays n’était pas rassurant, je ne pensais pas , n’entendant rien venir sur nos ondes françaises que cela prendrait cette ampleur. Mais les événements furent si violents qu’ils renvoyèrent raisonnablement Rosemond aux États-Unis. Des soldats belges étaient venus une nuit à son secours la forçant à quitter sa propriété sur le champ, en chemise de nuit sans prévenir ses amis les plus proches. Je ne réussis jamais à retrouver sa trace. Les administrations prennent rarement en considération les requêtes de personnes qui ne font pas partie de la famille d’un disparu… on me renvoya de bureau en bureau, … et je perdis patience, me disant que ma pauvre Rosemond, déjà bien âgée, n’avait sûrement pas survécu à tout cela. C’était sans compter sur sa résistance. Seulement quelques mois de sécurité aux Etats-Unis, d’avril à juillet 94, suffirent à Rosemond pour reprendre ses esprits. Bien décidée, et, contre l’avis de ses proches, elle reprit néanmoins le chemin du Rwanda qui lui était, malgré tout, si cher et dont elle ne pouvait se passer. Voulant apporter son aide, même à plus de 8o ans, il lui fallait rentrer chez elle et chez elle c’était Mugongo, c’étaient tous ceux qu’elle avait l’impression d’avoir abandonnés derrière elle en fuyant. En posant le pied sur le sol africain, elle savait déjà ce qu’elle allait entreprendre. Mugongo était détruit, cela tombait bien, si on pouvait dire. Devant l’ampleur des dégâts, il fallait retrousser ses manches et ça ne lui fit pas peur. Fini les fleurs, elle transforma son exploitation en orphelinat et accueillit tous les petits rwandais sans famille.

Rwanda : Out of Rwanda…Elle avait le cœur sur la main et énormément d’amour à donner à tous ces enfants, enfants qui remplaçaient ceux qu’elle n’avait finalement jamais eus. C’est d’ailleurs ce qu’elle aimait à dire. « J’ai eu très peu de regrets dans ma vie, sauf celui de ne pas avoir eu d’enfants, eh bien, là, je suis comblée, le bon dieu m’en donne 40 d’un coup à 82 ans! » Elle baptisa cet orphelinat « Imbabazi » qui veut dire, « l’amour d’une mère » en dialecte régional. 400 bout’chous y sont déjà passés aujourd’hui, sans distinction ethnique aucune entre tutsis et hutus. De forte constitution, malgré l’aiguille du temps qui commençait à s’emballer, Rosemond ne se portait pas trop mal. Tout essayait d’aller au mieux, là-bas, sur ce petit lopin de terre. Des petits troubles vinrent encore semer la peur et l’angoisse. On déménagea l’orphelinat sur Gysenyi par sécurité. Mais le travail ne manquait jamais, au diable la retraite, les 35 heures. Elle fut alerte, apparemment, jusqu’au 29 septembre dernier où la machine décida de s’arrêter alors qu’elle n’avait que 94 ans et sûrement des tonnes de choses à faire dans sa tête encore pour venir en aide à son pays. Comment avoir douté un seul instant de ses capacités ! Dommage que ce reportage ait été diffusé trop tard et ce mail envoyé si tôt à la suite. Un lien vers une page du New York Times annonçait cette nouvelle, décidément confirmée, relatant aussi ses funérailles touchantes. Des centaines de personnes arrivèrent à pied de partout pour rendre hommage à cette bienfaitrice le jour de son enterrement.

Rwanda : Out of Rwanda…Elle repose désormais pour l’éternité à Mugongo sur la terre qu’elle avait chérie et qui lui rendit tant parmi les fleurs. Passée presque sous silence, sa vie aura été des plus remarquables et Rosemond restera, pour moi, la femme la plus extraordinaire que j’ai eue la chance, un jour, de rencontrer avec mère Teresa. En lisant sa biographie, rédigée au terme de cette vie hors du commun aux éditions Payot, « Le pays aux mille collines », on ne peut qu’être admiratif et se retrouver à réfléchir longuement sur l’essence même de la vie. Je ne connaissais pas le Rwanda en décollant de Roissy en ce mois de novembre 85, je ne l’ai jamais oublié depuis car Rosemond y était et y sera toujours. Elle a atteint le but de sa vie, quelle destinée ! Merci madame.

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