
Saint - Martin
SABA : Sur l’unique route de l’île-volcan
Cela a de quoi surprendre, mais il existe au cœur de la mer des Caraïbes une île étonnante dont les côtes désolées n’abritent aucune plage de sable fin. Véridique !
A Saba, c’est son nom, on ne découvre que de hautes falaises rocheuses dominées par un cône montagneux. En fait d’île, il s’agit plutôt d’un volcan … endormi depuis 5000 ans.
Cette description peut vous laisser penser que ce gros rocher austère et inhospitalier est dépourvu de charme, ce serait méconnaître la beauté des paysages de ce confetti des Antilles néerlandaises où une végétation luxuriante et fleurie côtoie les jolies maisons des 1400 habitants.
Découvrir Saba, c’est obligatoirement emprunter une route … la seule de toute l’île, une route qui serpente le long des versants escarpés de ce volcan caribéen.
Bouclez vos ceintures !
Clic ! Clac ! C’est d’abord en bouclant celle d’un petit avion que débute le voyage. Les moteurs vrombissent, les hélices s’affolent et la carlingue du Twin Otter est prise brusquement de tremblements … il ne reste plus qu’à décoller. Cap au Sud Ouest. Direction Saba !
A peine masquée par les brumes dues à l’éloignement, dès l’envol on distingue par le hublot la silhouette pyramidale de l’île. C’est à peu près la même vision qu’auraient eu l’explorateur Christophe Colomb et ses hommes (mais depuis le raz de l’eau !) en naviguant dans les environs. C’était le 13 Novembre 1493, un samedi, « sabato » en Italien, d’où l’idée du célèbre navigateur de baptiser l’île du nom de Saba.
Le quart d’heure de vol depuis l’île de Saint-Martin passe très vite à bord, déjà on approche des côtes tourmentées de la petite île. L’avion vire, longe ensuite de vertigineuses parois rocheuses avant de plonger vers la minuscule piste d’atterrissage. Ces instants procurent toujours aux passagers quelques frissons, il en est de même au moment périlleux où l’avion touche le sol. Ouf ! Tout c’est bien passé.
Accompagné d’assourdissants bruits de réacteurs, l’avion s’immobilise presque immédiatement sur le tarmac, heureusement car la piste ne mesure qu’à peine 400 mètres de long ! Ce serait même la plus petite au monde à usage commercial. D’ailleurs, les pilotes, pour atterrir ici avec ces conditions très particulières, doivent posséder une qualification adéquate.
Courte piste et petite aérogare, évidemment. Un simple bâtiment aux murs blancs bordés d’un vert pâle, un aspect très guimauve, histoire peut être d’accueillir avec gaité les voyageurs pas encore bien remis de cet impressionnant atterrissage.
Arrivé sur le parking extérieur le regard balaye le paysage : sur la gauche une baie en arc de cercle qui se termine par une formation rocheuse conique, près de la grève des toitures rouges contrastent avec le bleu de la mer et le vert de la lande. Partout des rochers sombres rappellent l’origine volcanique de l’île.
En levant la tête, on peut suivre des yeux les hauts versants du volcan dont le sommet se perd dans les brumes, car comme souvent, le roi de Saba est auréolé d’une couronne … de nuages.
Eddie est le premier à me proposer ses services, il est chauffeur et connaît par cœur son île, c’est donc à bord de son véhicule que nous abordons la fameuse route de Saba qui part en lacets vers les pentes de la montagne. Une route bordée par endroits de lauriers roses et de jolis cottages, murs blancs et toits rouges.
Les virages en épingles à cheveux se succèdent, une quinzaine en tout avant de faire un premier arrêt afin de profiter d’un point de vue vertigineux.
Tout en bas, en surplomb de la mer, on aperçoit la lilliputienne piste de l’aéroport tracée sur une coulée de lave, un lieu parmi les moins accidentés de l’île. Un vrai défi qu’a relevé l’aviateur Rémy de Haenen. N’écoutant pas les avis défavorables des ingénieurs et avec l’aide de courageux habitants de Saba il se lança dans les années cinquante dans la construction de cette piste. Le projet lui paraissait réalisable et il le prouva ! Et en 1959, aux commandes de son petit avion, il fut le premier à se poser sur « sa » piste … son pari était réussi !
De la porte de l’Enfer jusqu’au pied du volcan
Le premier hameau que traverse l’unique route s’appelle Hell’s Gate, la porte de l’Enfer en Français ! De quoi vous dissuader de poursuivre votre découverte. Pourtant le parcours franchit ensuite une intéressante partie de forêt tropicale humide zigzaguant parmi les arbres, les lianes, les fougères arborescentes et de gigantesques feuilles appelées oreilles d’éléphants tellement leur aspect évoque celles de ces gros pachydermes.
Passé la végétation, on longe sur la gauche des vues plongeantes vers la mer que l’on devine en contrebas. Les distances sont courtes à Saba, aussi, après environ un kilomètre et demi on arrive vite à une agglomération qui prend ici l’aspect d’une ville compte tenu des faibles dimensions de l’île.
Windwardside mérite que l’on y fasse une halte prolongée. Blottie dans un écrin de verdure le paisible bourg est construit en partie sur le flanc du volcan.
Majestueusement le Mont Scenery veille du haut de ses 887 mètres sur la communauté. Anecdote amusante, cette montagne volcanique se trouve être le point culminant des Pays-Bas ! Saba étant une commune de la Hollande d’outre-mer.
A la sortie du village, en plein virage, un panneau indicateur marque le départ du chemin de randonnée à emprunter pour gravir le volcan. A travers la forêt la trace progresse vers le sommet d’où la vue panoramique est à couper le souffle … sauf qu’il faut avoir un peu de chance pour bénéficier d’une éclaircie, finalement peu fréquente là-haut. La forêt humide porte bien son nom, les brumes et la bruine nimbent la plupart du temps le sommet de cette montagne volcanique. Devant moi, un couple de randonneurs, sac au dos et allure décidée débute l’ascension … Bonne chance pour la vue et bon courage ! Au fait, j’ai oublié de vous donner un détail concernant cette ascension : le sentier très pentu est composé de 1064 marches façonnées dans les rochers !
La petite localité à beaucoup de charme, Il faut se promener dans ses ruelles et chemins au gré des jolis cottages. De superbes jardins tropicaux les entourent avec une profusion de végétation fleurie, la palette de couleurs est presque complète entre le jaune des hibiscus et le fuchsia des bougainvillées. Ajoutons-y le rouge des toits, le blanc des murs rehaussé par les encadrements des fenêtres peints en rouge ou vert. Le regard, parfois indiscret il faut l’avouer, permet d’admirer les terrasses et aussi les belles frises de bois qui ornent les toitures, de vraies dentelles … qui rappellent les broderies traditionnelles, une des spécialités des femmes de Saba. Pour retrouver ce savoir faire des habitantes, il suffit de pousser la porte de la Katherine’s Gallery, au centre du village. Dans une vitrine quelques belles pièces sont exposées mais il est loin le temps (19ème siècle) où le revenu des exportations de broderies était une des principales ressources pour les Sabans. Dans cette ancienne demeure de l’île, on peut aussi admirer les œuvres de Katherine, une artiste peintre qui est tombée sous le charme de Saba. On la comprend ! Installée sur l’île depuis une vingtaine d’années elle sait avec talent transposer sur ses toiles toute la beauté de l’île ; en admirant ses tableaux on retrouve les panoramas verdoyants du volcan et les pimpants cottages de Windwardside.
La grande muraille de Saba
Peu de temps après avoir repris la route, notre chauffeur s’arrête déjà sur un étroit bas côté, il tient absolument à nous montrer une plaque commémorative scellée dans la roche ; l’hommage est mérité, les Sabans sont très reconnaissants envers Joseph Lambert Hassel.
Cet ingénieur a été le concepteur de cette unique route de l’île et en 1938 il était le bien seul à croire en son projet. Car imaginer que sur le relief si escarpé de Saba on pouvait envisager la construction d’une route relevait à l’époque d’un rêve un peu fou. Qu’à cela ne tienne, l’homme se forma par correspondance puis dirigea les volontaires afin de déjouer les pièges des terrains accidentés des flancs du volcan ! A mains d’hommes utilisant pour seuls outils, pioches, pelles et brouettes, charriant ainsi des tonnes de pierres, il aura fallu 5 ans de travaux pour réaliser le premier tronçon reliant la mer au village. Quant à la dernière portion des 14 kilomètres de cette surprenante voie, elle ne fut achevée qu’en 1958. Un telle route se devait d’avoir un nom, savez-vous comment elle est appelée ? « The Road » (la Route) évidemment ! Et depuis les habitants de Saba utilisent des voitures pour aller d’un bout à l’autre de leur île, le trafic n’est pas très dense, cela laisse le temps à chacun de se saluer amicalement en se croisant, l’insularité resserre les liens.
Eddie, notre conducteur, en poursuivant le trajet nous fait remarquer l’aspect que prend la route dans cette partie aride de l’île : un long ruban de bitume serpentant sur cette paroi pentue du volcan et soutenu par d’imposants murs constitués de moellons de pierre. Et avec un demi sourire d’ajouter : « Devant vous, c’est la grande muraille de Saba que vous voyez ! »
Un peu plus loin, on aperçoit maintenant un promontoire rocheux dominant de façon vertigineuse la mer des Caraïbes, quelques bâtiments aux toits colorés sont construits sur ce perchoir. C’est ici qu’est situé le collège de Saba où les élèves apprennent plus facilement l’Anglais couramment parlé sur l’île que la très officielle langue néerlandaise.
Une capitale dans un cratère
Au détour d’une série de virages (encore !), la route amorce une descente vers le fond d’un ancien cratère, c’est là, blottie entre montagnes et végétation tropicale que l’on trouve la capitale de l’île. The Bottom, une bourgade modeste de moins de 500 habitants avec ses quelques commerces, le siège de la police locale, la petite caserne des pompiers et la belle résidence du Gouverneur de Saba. Il y a aussi le dispensaire-hôpital et … la faculté de Médecine. Etonnant, n’est-ce pas ? Une école de Médecine dans une île isolée et minuscule de seulement 13 km2 !
Cela nous vaut un nouvel arrêt à l’entrée de l’agglomération où sont construits ces bâtiments universitaires aux couleurs de l’île et entourés de palmiers et de bougainvillées. Période de vacances oblige, le petit campus a été déserté par ses quelques 250 étudiants, ils ne sont pas originaires de Saba, on s’en doutait un peu ! Non, ils sont pour la plus part Américains des USA comme d’ailleurs leurs professeurs. C’est en 1992 que cette faculté a été crée, un accord entre les Autorités locales et celles d’une Université américaine afin que des étudiants en médecine viennent ici pour une partie de leur formation théorique. Finalement un bon plan pour l’économie insulaire !
Comme dans tout bon tour de ville, qui plus est de celui d’une capitale, on admire les monuments … Cela se résume ici à deux églises. L’Anglicane d’abord, plantée au milieu d’une pelouse qui fait office de cimetière, elle a été édifiée au 18ème siècle : soubassement de pierres volcaniques, façades blanchies et ouvertures rouge grenat, un aspect identique à celui des cottages avoisinants.
A seulement quelques dizaines de mètres, se dresse le minuscule clocher de l’église catholique du Sacré-Cœur (1877). Il suffit de pousser la porte d’entrée pour admirer les peintures qui ornent les murs et la voute du chœur, des scènes liturgiques colorées qui lui donne un petit aspect de Chapelle Sixtine … des Caraïbes !
Poursuivre la visite de l’île passe obligatoirement par la reprise de notre véhicule en empruntant toujours cette voie unique qui parcourt Saba … Les visiteurs curieux ne se font jamais à l’idée de découvrir un lieu en ne suivant qu’un circuit organisé et un trajet tracé par avance, cette route exclusive me donne l’envie de s’en échapper et de prendre un chemin de traverse. Le choix ne se fera pas au hasard.
Juste à côté du dispensaire, une piste en pente s’engage vers la forêt tropicale, une voie sans issue qui se termine par un escalier appelé « The Ladder ». A défaut d’échelle, ce sont des marches façonnées dans la roche et la terre, 400 en tout, qui mènent au rivage en traversant la forêt. Je tenais absolument à voir ce qui, autrefois, était le seul accès aux villages depuis la mer ; là où de vaillants hommes transportaient sur leur dos tout le ravitaillement nécessaire à la population de l’île … le dénivelé est impressionnant, courageux habitants de Saba !
Passé The Bottom, « The Road » se faufile entre deux versants abrupts parsemés de lauriers roses. Après deux épingles à cheveux, les plus serrées de toute la route, la voie descend rapidement vers la côte. En arrivant sur le quai, le panorama s’élargit, plus de relief à l’horizon, seule une ligne rectiligne qui sépare le ciel des eaux bleues de la mer des Caraïbes.
A côté de quelques bâtiments sans charme une fresque murale immense souhaite, en guise d’accueil, un « Welcome to Saba » aux visiteurs arrivant par mer. Pour nous, ce quai représente le terminus de notre visite, comme si cette île au charme et la nature si généreuse n’avait plus rien à nous offrir. Et pourtant …
Près de la petite jetée, un bateau s’apprête à quitter le port. Les passagers chargent méticuleusement des bouteilles de plongée. Chanceux amateurs de plongée sous-marine, à eux de partir découvrir un autre trésor de Saba : son univers sous-marin exceptionnel avec ses aiguilles rocheuses telles des montagnes surgies des entrailles de la mer, ses tunnels de laves, ses grottes et ses poissons tropicaux. Une féerie de renommée mondiale. Et là, pour la découverte, il n’y a aucune voie à suivre, il suffit seulement de se laisser guider par la magie des lieux.





