
Maroc
Scènes de la vie rurale.
Djellabas.
La campagne semblait déserte. Mais, depuis un bon kilomètre, en ce lundi matin sur la route de Khemisset, nous dépassons des groupes de gens, trottinant au rythme de leurs bourricots. D’autres arrivent par des chemins transversaux. Parfois un homme seul, parfois deux devisant en une conversation animée, parfois une famille, la mère et son bébé à califourchon sur une mule, le père marchant à côté. Le long d’un champ de blé, où la houle des épis vaporise la lumière dorée du levant, cheminent à la file, chacun portant un couple, plusieurs ânes bâtés de paniers tressés. Scène biblique sous les projecteurs de l’aurore. En ce mois d’avril, au nord du pays, les djellabas de laine sont de mise. Les couleurs varient : blanc, brun, bleu sombre, mais toutes s’ornent à l’arrière d’un élégant capuchon pointu. Pourtant les chefs sont couverts, qui d’un turban, qui d’un bonnet de laine, qui aussi d’un chapeau de paille. Les femmes sont en fichu, les épaules ceintes d’un ample châle blanc ; jupes colorées. Plus nous avançons, plus la procession des groupes se fait dense. Là-bas, à l’orée d’un village, l’animation se concentre. Nous approchons : sur une large esplanade de pré et de terre battue se tient un vaste marché.
Une économie ambulante : la foire.
Une véritable cité marchande s’est constituée. Pour ombrager les différents négoces ainsi que le « thé-restaurant » en plein air, des toiles écrues ont été dressées anarchiquement, à l’aide de longs piquets. Des rues étroites sont ainsi constituées où l’on se bouscule. Le marché est un événement que l’on fréquente en famille. Un homme pousse une brouette : achat du jour, ou plutôt chariot à provisions ? En guise de selle, sur le dos d’un bourricot qui passe, jolie touche colorée, un petit tapis tribal au velours patiné.
A la périphérie, où poussent des touffes d’herbe ébouriffées, le « parking des ânes » voisine avec les camions. Accroupis sur leurs talons, ou assis sur une caisse de bois, les paysans sont venus proposer oranges et légumes variés qu’ils pèsent avec toutes sortes de balances à plateaux. Cette partie du marché, plus aérée, est moins « urbanisée ». Les producteurs locaux n’ont pas installé une échoppe de commerçant professionnel : pas de tente protectrice du soleil. On a déchargé une cargaison de charbon de bois, et si, pour les fruits et légumes, ce sont exclusivement les hommes qui font les achats en habiles négociateurs, au rayon combustible, les ménagères s’affairent méticuleusement. Les premiers stands organisés sont ceux des maréchaux ferrant. Trois hommes s’activent sur les sabots d’un cheval arabe, tandis qu’un autre répare le soc d’une charrue. Comme dans une ville traditionnelle, les corps de métier se regroupent en quartiers. A voir le nombre de coiffeurs qui tiennent salon en plein air, on peut s’interroger sur la périodicité de cette foire. Tous, fort demandés, manient énergiquement rasoir ou ciseaux, mais les clients, doivent se contenter d’un bien petit miroir sur la table de toilette. Un marchand d’eau passe en agitant sa clochette. Nous sommes là au contact d’un folklore authentique qui n’a rien d’apprêté pour le touriste. Notre humble vendeur, au manteau élimé, porte le traditionnel costume de sa corporation : son chapeau de toile où pendent d’invraisemblables pompons est délavé par le soleil de plusieurs étés. Son outre, selon l’usage, se pare d’un nombre incroyable de médailles. Les sonnailles de la clochette fendent la foule et s’estompent.
Spectateur privilégié de ces rencontres, je me fais le plus discret possible pour respecter le caractère original de ce marché : imaginez qu’un car de touristes débarque, caméscopes au poing, et tout le charme s’envolerait… Les ferblantiers, habiles à réutiliser diverses boîtes de conserves, martèlent au ras du sol. On se rend en couple chez le tailleur qui trône derrière sa machine à coudre, une Singer à pédale dont la marque dorée scintille, comme neuve, au soleil. Les lés de tissus multicolores pendent en rangs réguliers à de hautes tringles. Très digne, l’épicier, derrière son comptoir et ses bouteilles d’huile. Plus proches de la route goudronnée, les bouchers ont des éventaires en ciment, preuve que leur commerce fonctionne plus fréquemment. Dépecés, des moutons entiers sont suspendus par les pattes arrière. Un peu plus loin, assis à même le sol de terre battue, comme les ferblantiers, les cordonniers rivalisent d’ingéniosité. Une odeur de feu de bois nous happe dans un tourbillon de fumée bleue : nous voici maintenant au cœur même de la manifestation. Sous la plus vaste tente, peu élevée de plafond, des tapis recouvrent le sol : conviviale, la salle de thé est le lieu d’échanges chaleureux, autour de verres embués. A l’extérieur, sur une table surréaliste dont un montant est constitué d’une vieille porte de voiture, de très impressionnantes files de théières. L’émail bleu ou vert des unes apporte une note colorée tandis que la multitude des ventres d’aluminium éclabousse les rayons du soleil.
Le charmeur est de la fête.
Mais voilà que s’élève une vibrante musique : tambourin et guimbarde rivalisent de rythmes endiablés. Curieux, je me dirige vers un attroupement déjà constitué. Badauds de tous âges, hommes et femmes en un large cercle. Les enfants se sont faufilés au premier rang et regardent, accroupis, vivement intéressés.
Très digne, la taille droite, un petit homme sec portant moustache est assis en tailleur au centre d’un large cercle fraîchement dessiné sur la terre battue. Devant lui, un tapis jaunâtre pâli par les ans. C’est là que s’installent, l’un après l’autre, les consultants, car le spectacle auquel la providence me convie est bien celui d’un mage, dont le pouvoir de guérisseur et de conseiller polyvalent semble fort prisé par certains villageois. Une consultation d’ailleurs s’achève, sous l’intensité sonore des deux musiciens. Personne ne saura s’il s’agissait de redonner santé à tel membre d’un cheptel ou de déterminer la date d’un mariage. Tandis que le client, avec une déférence appuyée, remercie chaleureusement notre mage, je découvre les détails géographiques du cercle magique. Au centre une boîte de bois dont le couvercle coulissant est hermétiquement clos. D’autres cercles, de petite dimension, délimitent autant d’espaces internes. L’un d’eux valorise une mystérieuse chaussure esseulée, la pointe tournée vers le public. Fascinant, avec son galbe parfait, un œuf fiché sur un petit monticule de terre fraîche … fétiche ? Une seconde boîte de bois, plus petite, une corde, tout l’espace semble savamment organisé. La musique se fait plus solennelle. L’index pointé vers le ciel, l’homme interpelle maintenant la foule ; très volubile, il s’apprête à faire coulisser le couvercle de la grande boîte de bois. Courte pause musicale, puis le souffleur de ghita, c’est ainsi qu’on nomme cette clarinette au son perçant, gonfle énergiquement ses joues : de la boîte, la large tête d’un noir naja se lève et se balance. L’homme tient fermement son auditoire. Les deux musiciens redoublent de virtuosité. Encore plus proche des racines de la culture marocaine que sur la place Jemma el Fna, en communion avec le public, je reçois les échos de l’âme d’un peuple.
Entre montagnes et désert.
Au fil des jours, plus au sud, au sortir de gorges encaissées, dans les vallées du Drâa et du Dadès, il m’est donné d’assister à d’autres foires rurales pittoresquement animées : marchés aux bestiaux essentiellement, dans l’odeur âcre des toisons et le bêlement des chèvres. Négoce exclusivement masculin, longs palabres de spécialistes auscultant le sabot d’un âne ou les dents d’un bovin. Blancheur des vêtements et des chèches, images fortes de ces longues djellabas, obliquement rayées par la bandoulière d’une sacoche de cuir fauve, images fortes de la haute stature de certains berbères, qui portent dignement, à la ceinture, d’étonnants poignards recourbés, gainés de fourreaux d’argent.
Ksar et casbah.
Sous un ciel bleu irréprochable, au loin vers le nord, un ruban de neige coiffe les sommets du Haut Atlas. En contrebas de la piste, les murs des maisons se fondent dans l’ocre du décor. Assis à mes côtés, dans sa grande djellaba immaculée, Mohammed crée une festive atmosphère musicale par le va et vient incessant de ses larges paumes ambrées sur la peau tendue d’une darbouka. « Je suis l’autoradio ! » a-t-il claironné, dans un tourbillon de rire, en prenant place dans la voiture, l’émail de ses dents illuminant le moka de son visage. Les indications routières plutôt déficientes m’ont conduit, si je puis dire, à recourir aux services d’un guide qui me plaît dès l’abord par sa jovialité. Les chemins s’entrecroisent mais les indications de Mohammed ouvrent la voie comme par magie vers des rencontres inattendues.
L’architecture des villages fascine avec les ocres des murs de terre. Remparts fortifiés, flanqués de tours de guet, pour se protéger des razzias, et labyrinthe de minuscules ruelles, parfois couvertes en sombres tunnels, le ksar, village de sédentaires, offre une étonnante intimité de vie. A l’extérieur, à l’ombre de la porte d’enceinte, trois sages devisent sur un banc. Sur l’unique placette, un colporteur, indifférent aux rires de quelques polissons, a délesté son mulet de toute une vaisselle de terre cuite. Un quadrilatère d’épaisses murailles domine le village : la casbah, sévère citadelle du seigneur. Maintenant à l’abandon, elle risque, dans la fragilité de ses matériaux, de souffrir des outrages du temps. La base, pratiquement sans ouverture, contraste par son austérité avec la décoration de la partie supérieure. Jouant avec les ombres, les artistes berbères ont sculpté, dans un décor en creux, une profusion de damiers, triangles, chevrons, losanges et croix. Cette abstraction géométrique envahit le haut des murs, monte à l’assaut des tours avec une diversité qui exclut la monotonie. Lorsqu’on pénètre à l’intérieur, maintenant inoccupé, la richesse du décor silencieux coupe le souffle, particulièrement à Telouet : plafonds de cèdre et stucs somptueux, hautes portes de bois peint aux serrures d’argent, sol et murs tapissés de zelliges, et, ouvertes sur la campagne, fenêtres aux grilles forgées. Une émotion indicible naît du contraste entre ce luxe abandonné et la rudesse environnante.
Vallée des roses.
Mohammed a repris la darbouka et moi le volant. La piste grimpe sur un plateau sauvage. En contrebas de cet univers minéral, le ruban verdoyant du lit de l’oued, les frais jardins luxuriants. Ce « causse » n’en finit pas de dérouler ses étendues rocailleuses. Où allons-nous ? Plus aucune trace de piste ! Nous débouchons devant un enclos de planches où, armés de gros ciseaux, des hommes tondent les toisons hivernales des ovins qui, pattes liées, essaient vainement de se débattre. Les tondeurs sont des professionnels ambulants et ce troupeau appartient à des amis de Mohammed. Ceux-ci, oh ! surprise, habitent dans une grotte voisine, douillettement aménagée. Hospitalité troglodytique sur des tapis, autour de la cascade d’une théière brûlante. A regret, nous quittons ce bout du monde, ermitage de bergers à la vie intemporelle … Nous avons retrouvé la piste, ravinée. Des précipices vertigineux incitent à la plus grande prudence ; d’ailleurs le percussionniste s’est momentanément tu. Au bout des lacets, le village de Bou Thrarar, où l’on ne peut pénétrer qu’à pied. Casbah mystérieusement close, tout comme les maisons repliées sur elles-mêmes, entre lesquelles nous nous faufilons. Dans leur isolement, les habitants, semblent un peu farouches. Pourtant, le sombre costume des femmes s’égaie de broderies et de pompons de laine très colorés. Il s’agit bien là de leurs vêtements de tous les jours, particularisme ethnique heureusement préservé, mélodie des couleurs acidulées au pied des monts austères.
Nous sommes remontés sur le plateau rocailleux, tailladé d’ombres obliques par les tourmentes de l’érosion et, en route pour Boulmane, nous croisons un petit groupe de nomades : deux familles cheminent lentement à pied, conduisant trois dromadaires au chargement hétéroclite et deux ânes. Un chien les accompagne. La plus jeune des femmes accepte de se faire photographier, mais prend soin de ne pas montrer son profil, pour mettre à l’abri de l’objectif le bébé, attaché dans son dos à la mode africaine. En échange, portant sa main vers ses lèvres, elle me demande un peu de nourriture. Rencontre émouvante, qui donne longuement à réfléchir sur nos modes de vie respectifs, sur la destinée humaine, sur nos relations. Ce souvenir évoqué m’interpelle encore de multiples questions.
info plus
Le Maroc est un pays, en grande majorité, francophone et facile d’accès.
Un passeport d’une validité de trois mois est souhaitable, pas de visa. Séjour limité à trois mois.
Office national du tourisme marocain : 161, rue Saint-Honoré, 75001 Paris. M. : Palais-Royal ou Pyramides. Tél. : 01-42-60-47-24 ou 63-50.
E-mail : ou .
Se déplacer : On peut se rendre de France avec son propre véhicule ou louer sur place (Bien se renseigner sur les modalités du contrat, notamment le rachat de la franchise qui est parfois débité et remboursé en suite).
La plus grande prudence est de mise, certaines routes étant particulièrement périlleuse en raison de la rapidité du trafic.





