
Sénégal
Sénégal : Lebous, le bras de l océan
Les côtes sénégalaises, longues de plus de 700 km, offrent un terrain privilégié pour la pêche. A la confluence du courant des Canaries et du contre courant équatorial, l’océan est ici l’un des plus poissonneux du monde. Les pêcheurs traditionnels Lébous de la presqu’île du Cap Vert bravent quotidiennement les lames de l’Atlantique pour faire perdurer un héritage maritime séculaire. Pêcheurs exceptionnels, ils sont capables à la saison creuse de passer des semaines sur leur pirogue à suivre les bancs de poissons.
Mais aujourd’hui, ceux qui offrent au Sénégal avec le « tiebou dienne » (riz au poisson), l’un des meilleurs plats d’Afrique et plus encore, une véritable identité, forgée à l’écume de l’océan, voient leur avenir compromis par une détérioration des conditions de pêche. Pourtant, résolument, les pirogues multicolores bardées de gris-gris, continuent à franchir la barre pour faire vivre avec eux, une culture originale et des croyances traditionnelles vivaces.
Lébous, des pêcheurs indépendants
Kayar constitue un centre de pêche majeur. Situé à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Dakar, le campement de pêcheurs traditionnel est devenu une petite ville et la piste qui y menait il y a quelque temps encore s’est transformée en un bitume très fréquenté. Sur la plage, des centaines de pirogues attendent au milieu d’une activité incessante. Pendant la grande saison des pêches (d’avril à juillet), quelques 500 à 600 pirogues franchissent quotidiennement la barre pour aller pêcher à une dizaine de kilomètres du large dans des eaux riches. Les eaux qui bordent la presqu'île du Cap-Vert, sont parmi les plus poissonneuses du globe, du fait d'un phénomène marin appelé "upwelling". Sous l’effet de l’ensoleillement, les remontées d'eaux froides riches en sels nutritifs, produisent une quantité importante de plancton, base de la chaîne alimentaire des poissons, qui se multiplient.
A cette saison, l’océan est généreux. Les hommes prennent la mer à l’aube dans des pirogues de 10 à 15 mètres de long et rentrent en fin de matinée lorsque la cargaison est pleine, avant de repartir pour une campagne l’après-midi. Au retour des pirogues, la plage est en émoi. Tous, vendeuses, porteurs, récupérateurs de poissons tombés à l’eau, mareyeurs, enfants, curieux, tous attendent le résultat de la pêche. Les hommes débarquent dans l’effervescence les caisses de 40 kilos à même leur tête. Les cirés jaunes ou verts s’activent dans tous les sens. Aussitôt débarqués les tiofs, lotte, yaboye (sardinelle), raies, rougets, requins et autres thons, cherchent preneurs. Les femmes récupèrent les plus petites prises, qu’elles s’empressent de vendre sur les marchés, tandis que les camions réfrigérés des mareyeurs s’en vont transporter les plus belles prises vers Dakar, où elles s’envoleront vers l’Europe et l’Asie.
Sur la plage, la vente et la transformation du poisson de seconde qualité, en « salé séché » ou en guedj (fermenté séché et très odorant) est exclusivement réservé aux femmes lébous. Le poisson est d’abord plongé longuement dans des cuves salées creusées à même la plage. Il est ensuite trempé dans de l’huile de requin, afin d’éloigner les mouches. Enfin, il est mis à sécher sur des treilles en bout de plage. Une fois, le cycle terminé, la manipulation rapportera une plus value non négligeable aux sécheuses.
Détérioration des conditions de pêche
Avec 35 kg par personne et par an, les sénégalais sont les troisième consommateurs mondiaux de poisson et la pêche demeure la première source de devises du pays. Les Lébous, sortent chaque année 275 000 tonnes de poisson des eaux sénégalaises, cependant, au fil du temps, les poissons de choix se font de plus en plus rares. Les espèces nobles comme le thiof (mérou), qui composent le tié-bou-dienne (riz au poisson), plat national voient leur prix flamber sur les marchés. Elles deviennent hors de portée pour nombre de famille et même le yaboye, autrefois considéré comme le poisson du pauvre est aujourd’hui cher.
Les pêcheurs se plaignent de devoir s’éloigner de plus en plus des côtes, alors que par le passé, ils pêchaient à leur proximité. Si, des pratiques de pêche abusives à la dynamite ont contribué à l’appauvrissement des fonds marins, la détérioration générale semble être essentiellement causée par les volumes ponctionnés par les navires-usine, venus principalement d’Asie orientale. Les autorités sénégalaises ont accordé des licences de pêche contre des aides et des politiques de coopération. Mais aujourd’hui, un véritable flou règne autour des conditions d’attribution et on ne sait pas vraiment qui pêche au large des côtes. Le pays accuse un manque à gagner de 30 millions de francs et une perte de 300 000 tonnes de poisson. Certains n’hésitent pas à pointer du doigt le bradage des réserves halieutiques et la pêche à grande échelle se poursuit toujours avec la même intensité.
De fait, beaucoup de sénégalais s’en inquiètent, relayés par des autorités, qui demandent une révision des quotas de pêche. Le gouvernement affirme en outre, la volonté d’une relation plus partenariale, qui servirait aussi les intérêts du Sénégal, à travers le développement de ses ports, une surveillance accrue des côtes et des formations pour les pêcheurs lébous.
Les « hommes de mer » de leur côté, dénoncent la vétusté des centres de formation et les difficultés d’obtention de financements auprès d’institutions de crédit. Dans les quartiers populaires de Rufisque, vieille cité coloniale, les deux tiers des habitants se nourrissent grâce à la mer. Au total, la centaine de pirogues de la ville fait travailler directement près de 2000 personnes…
Un travail saisonnier et dangereux
Le long de l’année, les pêcheurs lébous, doivent suivre les bancs de poissons et migrer le long des côtes. Ils travaillent alors dans les ports, ou il arrive qu’ils fondent de nouveaux campements, comme à Mboro sur la Grande Côte. Le travail de ces hommes de la mer est rude. Ils ne disposent pas de sonars pour leur activité et ne peuvent compter que sur leur expérience, leurs croyances et le hasard pour remplir leurs filets. Après chaque sortie, il faut sortir la pirogue, à la force des bras, puis faire sécher les filets et les réparer. On peut déplorer leur manque de moyens, au niveau du matériel de pêche (filets, flotteurs, cordes et autres accessoires), qui contraint de nombreux pêcheurs à émigrer. Ces carences ont des conséquences en terme de sécurité. Fréquemment, des pêcheurs disparaissent en mer, ne disposant pas, la plupart du temps, de gilets de sauvetage. Leurs pirogues se renversent, prises dans des vents violents ou de fortes houles. On retrouve alors les épaves roulées par les vagues ou brisées contre les récifs. Il arrive aussi que les accidents se produisent au passage de la barre, qui est très forte sur la Grande Côte.
La pirogue, outil de travail
Dans un pays où la pêche industrielle reste embryonnaire (150 unités modernes), la pêche traditionnelle est sur-représentée, comme en témoignent les milliers d’embarcations le long des côtes. On estime aujourd’hui le parc des pirogues à plus de 10 000.
La pirogue constitue l’instrument de base de la pêche. A vocation utilitaire, mais aussi sociale, elle fait partie intégrante de la culture Lébou. Sa construction est longue et fastidieuse. Les charpentiers creusent la base du bateau dans un tronc de fromager, un bois léger et spongieux, qui est resté jusqu’à 8 mois à l’extérieur, afin d’absorber l’eau tombée à la saison des pluies. Une fois aplati, ils forment le fond du bateau, qui est aussitôt enduit de goudron afin d’en assurer l’étanchéité. Les parois sont fabriquées à partir d’un bois dur, le kola la plupart du temps, et cousues planche par planche à l’aide de cordes, qui sont elles aussi jointes au goudron. Ainsi, la pirogue est opérationnelle des années durant. Les plus grandes pirogues coûtent plusieurs millions de francs CFA (100 F CFA équivalent à 0,15 € et je rappelle que le salaire de base est de 46 € par mois au Sénégal) mais rares sont les pêcheurs qui peuvent les acquérir. Les grands bateaux appartiennent le plus souvent à des hommes d’affaires sénégalais, qui les louent à des équipes de pêcheurs, ou bien qui les emploient directement. Dans tous les cas, les propriétaires empochent jusqu’à 60 % des profits. Ces pirogues nécessitent une main d’oeuvre importante et ne serait ce que pour les mettre à l’eau et les en sortir, le propriétaire doit débourser 15 000 F CFA (la moitié du salaire de base au Sénégal).
Soumbédioune : un marché typique
Village de pêcheurs d’un des deux groupes Lébous de la région, Soumbédioune a été englouti par l’urbanisation dakaroise. Il a gardé cependant le charme et la rusticité de son passé d’indépendance, en particulier à travers son marché, qui constitue le lieu plus animé de la ville.
A la tombée de la nuit, alors que les odeurs d'encens sénégalais se mélangent aux chants du muezzin et aux radios diffusant du mbalax, les pirogues chargées de poissons rentrent et la plage grouille d’activité. Les cargaisons déchargées, les acheteurs dakarois trouvent une grande variété de poissons nobles : barracudas, lottes, soles, capitaines, thons, crabes, crevettes.
Les pêcheurs Lébous respectent la mer et croient en l’esprit qu’elle renferme, représenté par un grand serpent. Par exemple, les lébous ne consomment pas les murènes et les requins car ces poissons attaquent les hommes. De même, si les vagues sont trop grosses, les pirogues, pourtant bardées de gris-gris restent sur la plage et régulièrement, on lui sacrifie un animal à l’océan, une offrande pour apaiser ses colères.
Yoff, ville Lébou
Au nombre de 80 000 sur la presque île du Cap Vert, les Lébous sont essentiellement concentrés à Yoff. La ville, qui est leur fief, jouit d’un statut à part. Sans police nationale, elle est organisée par le pouvoir coutumier et dispose d’un système de solidarité traditionnelle. La majorité des Lébous vivent dans des conditions précaires, à proximité des plages, dans des quartiers où règne promiscuité, mais dans un lien de solidarité extrêmement fort.
Yoff est une ville sainte pour les musulmans layènes. Le mausolée monumental, face à l’océan, où repose Seydina Limamou Laye (fondateur de la confrérie et « réincarnation » du prophète Mahomet) est un lieu sacré où les fidèles effectuent des pèlerinages lors de fêtes islamiques.
Les layènes pratiquent un islam original, fortement emprunt du particularisme culturel Lébou. Les femmes participent à l’égal des hommes à tous les rituels. Fort soucieux de propreté, tant physique que morale, les layènes effectuent la prière du vendredi vêtus de blanc, leur couleur de prédilection, symbole de pureté et de vertue.
La ville est aussi fameuse pour la cérémonie du ndeup. On vient de toutes les régions du Sénégal et de pays voisins pour se faire soigner lors de cette cérémonie animiste, traitant les personnes atteintes de maladies mentales. Le ndeup repose sur la croyance selon laquelle les affections psychologiques résultent de la possession par les esprits. Pendant une journée entière, ou plus, des guérisseurs mettent en pratique leurs connaissances magico-religieuses et sacrifient des animaux pour invoquer la protection des esprits gardiens. Les malades en transe voient les esprits maléfiques qui les habitaient les quitter. Les dirigeants de la confrérie musulmane des Layènes, ferment les yeux sur ces pratiques païennes, de sorte que ces croyances pourtant antagonistes, coexistent sans heurts.
Pris dans le tourbillon de la rentabilité, armés d’outils désuets pour faire face à la mondialisation, et devant faire face à l’appauvrissement des ressources halieutiques au large des côtes sénégalaises, l’avenir des pêcheurs Lébous semble menacé. On peut s’en inquiéter, dans la mesure où leurs traits culturels particuliers constituent une véritable richesse pour l’humanité entière. Mais, gageons, que ces hommes et ces femmes, farouchement indépendants sauront préserver leur identité en faisant face aux nouveaux défi du temps, comme ils ont su le faire jusqu’alors.
info plus
Le prix moyen d’un billet aller-retour France-Dakar oscille autour de 400€ et vous n’aurez pas besoin de Visa pour un séjour inférieur à trois mois.
Une fois sur place, la pointe des Almadies accueille quelques bons restaurants avec une vue imprenable sur l’océan. Vous avez aussi la possibilité de déguster des coques, huîtres et autres gambas à des prix très compétitifs à même la plage.
Restaurants à Ngor :
La Pointe des Almadies : (221) 820 01 40
Le Darkassé : 820 03 53
Hôtels :
Sunugal : 820 03 31
Cap Ouest : 820 24 69
A la plage de Yoff pêcheurs, en face de l’île, vous pourrez acheter du poisson frais (chaque jour vers 17h00). Si vous allez jusqu’à Kayar, vous trouverez le meilleur poisson.
Hébergement : Campement l’Océan Bleu 953 50 58





