Sibérie : A pied sur les glaces du Baikal

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Sibérie : A pied sur les glaces du Baikal

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Arnaud humann | 19.12.2003 | 939 visites | 0Favoris |
Arnaud humann

Ouchkany-Olkkhon, à pied, sur les glaces du Baïka

Sibérie : A pied sur les glaces du BaikalCet hiver, c'était mon Everest à moi, mon rêve, je ne fus pas déçu, le lac nous a fort bien accueilli en son sein. Ce voyage me permit aussi de rencontrer un grand Monsieur, comme il en existe tant dans ces contrées perdues. Alors sans plus attendre voilà le récit de ce voyage. Deux jours avant de partir, je n'avais pas trouvé de partenaire pour m'accompagner dans ce périple qui, je vous le rappelle, consiste à rejoindre l'île d'Ouchkany, puis à redescendre vers le sud en direction de l'île d'Olkhon. 120 km à pied au milieu du Baïkal. J'ai beau bien connaître le lac, on ne se lance pas dans un tel voyage sans quelque appréhension. Quel sera l'état de la glace, son épaisseur, serons nous surpris par une grosse tempête comme celle qui soulève la poudreuse et qui rend la visibilité nulle, trouvera-t-on sur notre route les fameux Taros, amas de glace quasiment infranchissables qui s'étalent sur des km carrés et peuvent nous obliger à faire des détours gigantesques sans que l'on sache vraiment quand l'on pourra se diriger dans la bonne direction. Et puis, il y a ces nuits tant attendues au milieu du lac : planter la tente sur cette banquise et dormir au milieu de ce désert de glace doit bien réserver quelques surprises ! Dormir sur le lac gelé, les locaux appellent cela "dormir avec la lune". Par chance mon ami Nicolas, que j'avais questionné pour me trouver un partenaire, sonne à ma porte un jour avant de partir avec un des ses amis, Victor, qui se propose de m'accompagner pour ce périple.

Sibérie : A pied sur les glaces du BaikalAu premier abord Victor n'était sûrement pas le partenaire idéal, il semble plutôt maigrichon et un accident de ski, il y a 20 ans, l'a rendu invalide. Victor a la jambe droite complètement raide et ne peut ni plier le genou d'un millimètre ni bouger son pied et sa cheville. Pour le voyage que je projetais, cela ne me paraissait pas être le partenaire rêvé. Me voyant un peu réticent, Nicolas m'assure que j'ai affaire à un monstre, une espèce en voie de disparition qui supporte toutes les souffrances, et qui fait de son handicap un atout pour être encore plus fort. Victor, me raconte Nicolas, est un ancien très grand alpiniste, "c'était le meilleur, c'est comme votre Herzog, aussi bon c'est sûr". Il a fait ses plus belles ascensions après son accident avec sa jambe raide ! Cela suffisait 100 fois à justifier le fait que Victor puisse m'accompagner. Par ailleurs ce type a un tellement grand sourire et une telle envie de participer à ce voyage qu'il ne faut pas longtemps pour que notre équipe soit formée pour le meilleur et pour le pire. En route vers le marché où nous partons faire des provisions pour le voyage, je n'ai déjà plus d'inquiétude. Victor marche devant nous, portant les sacs et discutant gaiement. Le soleil est comme presque tous les jours au rendez-vous, la température pour un mois de mars est bien basse, moins 15 moins 20 dans la journée, tant mieux la glace ne peut que durcir. Nous ne pouvons partir sous de meilleurs auspices. Le matériel est fin prêt, nous avons choisi 2 traîneaux pour porter nos sacs comme ceux qui servent habituellement aux gamins. Sur chaque traîneau est montée une paire de ski en bois pour éviter qu'il ne s'enfonce dans la neige et ne se retourne trop facilement. Nos ski sont prêts et si la neige vient à manquer nous avons des crampons. La tente vérifiée, nous partons avec le minimum, mais nous ne manquons de rien. Notre voyage débute par le train de nuit d'Irkoutsk vers Oulan Oude sur le trajet du transsibérien. Nous avons réservé un compartiment couchette. Qu'elle n'est pas ma surprise, au moment, de payer mon billet et celui de Victor : le système du tarif pour étranger est toujours en vigueur, mon billet est 8 fois plus cher que celui de Victor; une méthode des années passées qui n'existe plus pour les trajets en avion mais qui survit pour ce train, faire payer l'étranger, méthode Stalinienne un peu dépassée de nos jours ! Le train coûte pour Oulan-Oude le double de l'avion, du jamais vu ! Passé ce détail anecdotique, ce train vaut le détour. Il est comme tous les trains russes plus larges qu'en Europe, les cabines sont fort agréables, une hôtesse chef de wagon nous propose des chocolats, des bonbons et du thé bien chaud tout juste sorti du samovar qui se trouve à l'entrée du wagon. Très vite bercés par le bruit des boggies, il ne nous faut pas longtemps pour nous endormir. Victor est toujours aussi souriant et bavard, c'est de bonne augure. A 5 h du matin, notre hôtesse frappe à la porte du Wagon, " Messieurs dans une heure arrivée à Oulan oude". Pas vraiment réveillé, il me faut éviter de chuter de la couchette du dessus, Victor est déjà frais et dispos, le thé que nous apporte l'hôtesse me réveille définitivement. A peine le temps de le dire que déjà le train s'immobilise en gare d'Oulan Oude. Victor malgré sa jambe et la hauteur démente des marchepieds du train, se joue des escaliers et entasse les bagages que je lui tends sur le quai gelé, il fait un bon - 30 dehors, autant dire que sortant d'un train douillet et confortable, il faut vite se remuer pour ne pas congeler sur place. Très vite nous sommes assaillis par une troupe de chauffeurs de taxis, ils sont déjà en pleine forme de bon matin. L'un d'entre eux nous dépose à la gare des bus où se trouvent les voitures qui font office de taxis pour les longs trajets. Ils nous faut nous diriger vers Oust Bargouzin à 400 km d'Oulan Oude, toujours plus vers le nord du lac. Dès sept heures nous sommes installés dans un minibus japonais partiellement défoncé comme beaucoup ici, le chauffeur, vu l'encombrement de nos bagages conclu que nous prenons de la place pour 5 personnes, il utilise la " surmultipliée " pour le billet, rien de grave et de toute façon nous n'avons pas le choix ! Après 5 heures de route pendant lesquelles mes pieds ont le temps de geler vu le manque de chauffage, je sors du bus ravi d'arriver au centre de secours de Oust Bargouzin où nous attend l'équipe de Serguei, le patron du centre. C'est la quatrième fois que je passe chez eux et je commence presque à faire partie de leur groupe. Le métier de Serguei et de sa troupe consiste à être prêt à toutes les éventualités : voitures qui tombent au fond du lac, incendies, bateaux qui coulent. Ils sont mal équipés, mais en cas de sauvetage, ils donneront leur vie et sont prêts à tous les sacrifices. C'est pour moi un très bon relais vers le nord pour mes voyages sur le lac. Arrivé au centre de secours nous cherchons, avec l'aide de Serguei, une voiture qui pourrait nous déposer 100 km plus loin, à Ouchkany. Deux heures après notre arrivée, un habitant du village accepte de nous y conduire. Nous quittons déjà Oust Bargouzin et j'offre au moment du départ à Serguei un de mes couteaux. C'est le minimum que je puisse faire, à chacun de mes passages ils se mettent tous en quatre pour m'aider. La voiture chargée nous entamons notre route. Nous voilà partis pour l'île d'Ouchkany à la rencontre de mon ami Youra. Youra est le gardien de l'île, c'est un des endroits les plus surveillés du lac car c'est là que vit une grande partie des phoques du lac. J'ai pu le prévenir de notre venue par morse avec l'aide des stations météo d'Irkoutsk et ce sans jeu de mot. Avoir la possibilité d'aller à Ouchkany et d'y être reçu à n'importe quel moment de l'année est un véritable privilège quand on aime le Baïkal. Victor en est bien conscient et il est fou de joie à l'idée de découvrir l'île. Notre voiture avance au milieu de la baie d'Oust Bargouzin, le ciel est d'un bleu limpide, la glace est complètement lisse et la voiture a par moment du mal à y adhérer. Cela n'est pourtant pas la première fois que je circule en voiture sur la glace mais c'est toujours surprenant. Je suis à la fois étonné et un peu inquiet, surtout quand la glace est transparente et lisse, on a vraiment le sentiment de rouler sur une plaque de verre. Si l'on roule à la bonne période, avec un chauffeur non imbibé de vodka, il y a peu de risques... mais cela reste de la glace ! Après la glace sans neige, nous abordons une zone de 50 Km complètement plate sur laquelle se trouve une petite pellicule de neige, nous roulons à 80 km heure sur cette autoroute démesurée. En un rien de temps nous sommes au pied de l'île. Youra, alerté par le bruit de notre voiture, doit surveiller notre arrivée depuis déjà un bon quart d'heure : de la visite à Ouchkany l'hiver, ce n'est pas tous les jours ! Ouchkany est vraiment l'îlot le plus perdu du lac, au sud comme au nord le lac se prolonge sur plus de 300 km et sur les flancs est et ouest de l'île la côte est à 40 et 20 km. Notre chauffeur ne perd pas une seconde pour repartir, à peine notre attirail déchargé, il est déjà loin. il va bientôt faire nuit et il risque de se retrouver sur le lac en pleine obscurité. La voiture partie, Youra et sa femme nous accueillent chez eux. La maison de Youra est à 10 m de l'eau, non de la glace ! C'est sans nul doute la maison la plus propre et la mieux entretenue du lac. Ils ont réussi, en un endroit aussi isolé, à conserver une qualité de vie tout à fait correcte. Dans un lieu comme celui là ,il n'y a que deux solutions : se laisser aller et vivre sans faire le moindre effort ou mettre un point d'honneur à vivre dans une maison bien entretenue. A peine arrivés, Youra nous propose un bagua (sauna Russe), il a eu la bonne idée de le préparer en vue de notre passage. Pour avoir un peu d'eau froide, je prends un seau et je vais chercher l'eau dans un trou pratiqué dans la glace. Pendant le bagna, nous sortons nous rouler dans la neige, il fait nuit et la lune éclaire les blocs de glace non loin, le silence est total. Après une minute dans la neige, nous rentrons dans le bagua pour une nouvelle séance dans le four ! Pendant le dîner, les toasts sont nombreux. Même Victor qui généralement ne boit jamais fait une exception. On ne visite pas tous les jours Ouchkany. Pour demain, Youra nous prévoit du froid, du soleil et pas mal de vent. Heureusement, nous l'aurons dans le dos. Nous prévoyons qu'il nous faudra partir à 9 h, au pire. Nous nous fixons un timing car nous aimerions arriver à Olkhon dans 3 Jours. Nous tirons au sort les lits avec Victor, je gagne le plus grand et m'y endors avec la sensation d'avoir toujours vécu là. Comme le dit Youra "on n'a jamais vu un étranger arriver à Ouchkany avec de la vodka, du sala (gras de cochon salé aux herbes) du pain noir et des Valinkis (bottes russes en feutre) ". Plus Sibérien que les Sibériens ! Dans une autre vie j'ai dû faire un passage sur cette île.

Sibérie : A pied sur les glaces du BaikalAprès une bonne nuit et un énorme petit déjeuner nous n'échappons pas à la photo souvenir sur la glace avec la maison en arrière plan. Il est presque neuf heures, les sacs sont bien harnachés sur les traîneaux, j'ai enfilé mes chaussures de ski de fond, la ficelle se tend et sans la moindre difficulté le traîneau glisse sur la glace. Les 300 premiers mètres autour de l'île sont lisses, Victor est déjà devant, je ne suis pas très à l'aise sur mes skis. Heureusement Victor a eu la bonne idée de tailler en pointe mes bâtons ce qui me permet de rester debout sur cette patinoire. Un dernier coup d'oeil à l'île, un dernier signe du bras, c'est à nous maintenant, nous voilà dans le vif du sujet. L'île d'Olkhon est tout droit devant au cap 210 à une bonne centaine de km. Le temps est magnifique, pas un nuage à l'horizon et devant nous le grand désert blanc. A peine une demi-heure déjà que nous avons quitté l'île et Victor caracole en tête, un peu trop à mon goût car à ce rythme là, je ne le reverrai simplement qu'en fin de journée ! Au premier passage de petits blocs de glace mon chariot se renverse, Victor, bien trop loin, ne peut m'aider à le redresser, je perds encore du terrain. J'ai l'impression que Victor s'est lancé dans une course incompréhensible. J'ai bien l'intention de faire une mise au point rapide avec lui, nous sommes deux sur la glace, deux dans l'aventure alors partageons là ensemble dès la première heure. Malgré mon agacement, je suis fortement impressionné par la cadence de Victor. Avec sa jambe rigide, il est encore plus à l'aise sur des skis qu'à pied ! Vu mes grands signes très significatifs, il se décide à s'arrêter. Une très brève discussion met fin à sa course dont il ne prenait d'ailleurs pas conscience. Après 2 heures de ski, nous n'avons, d'après le GPS (boussole electronique), parcouru que 9 km, c'est peu. J'ai mal partout, mais je ne suis nullement inquiet, c'est le début, j'ai l'habitude de ce genre de sensation. Durant ce type de "promenade", le premier jour est toujours un peu dur et puis avec le temps on trouve son rythme de croisière. La surface est parfaite, cela ne peut pas être plus facile pour skier. Au-dessus de la glace, un petit cm de neige dure sur laquelle les traîneaux glissent sans trop d'effort. Au fur et à mesure que le temps passe, il commence à faire très chaud. La réverbération est importante. Sans lunettes de glaciers, j'aurais du mal à ouvrir les yeux. Victor lui ne met pas ses lunettes, il m'apprend qu'elles sont restées à Irkoutsk. Je lui en propose, il refuse. - "inutile, les sibériens ont des yeux de chat" me rétorque-t- il.

Vers 13 h nous nous arrêtons pour la pause casse croûte. Ouchkany est déjà loin, les montagnes d'Olkon pointent à l'horizon. Avec les jumelles nous apercevons des blocs de glace sur des km qui semblent nous barrer la route, serait-ce le début des soucis ? On pourrait croire que le paysage étant plat et très loin devant, il soit monotone et ne réserve pas de surprises. En fait nous savons ce qu'il y a 10 km devant nous, mais nous n'avons aucune idée de ce que nous allons trouver dans 20 km. Après une heure de marche nous nous rendons à l'évidence, il nous faut bifurquer complètement vers l'Est. Devant nous une mer de blocs de glace est figée. Les blocs les plus hauts font bien 2 m. Ces champs de glace d'un bleu limpide sont de toute beauté, c'est la forêt de glace du lac. Pourquoi à tel endroit, sur des km carrés trouve-t-on ces "forêts de glace" ? Cela semble être le fruit du hasard. Ces blocs doivent s'agglomérer entre eux au moment de la prise des glaces puis se réunissent poussés par les vents et les courants. C'est une explication, je n'en ai pas la certitude. Ce qui est sûr pour nous c'est que nous marchons plein Est au lieu de nous diriger vers Olkhon. Mais c'est aussi l'intérêt de ce voyage, il n'est pas possible avant de partir de connaître son itinéraire. Nous connaissons l'objectif à nous de naviguer au mieux entre les forêts de glace. Nous risquons ainsi de marcher de 100 à 200 km, au pire, si nous n'arrêtons pas de zigzaguer. Cela donne une touche supplémentaire non négligeable de piment à notre route ! A 17 h je propose à Victor d'établir notre campement, mais il préfère avancer encore un peu, je négocie une demi-heure supplémentaire maximum car je voudrais profiter du paysage sans skier, prendre quelques photos et monter la tente tranquillement avant que la nuit n'arrive. Avec inquiétude je vois Olkhon qui continue de s'éloigner. Sur la neige nous apercevons des traces très nettes qui ressemblent à celles d'un ours en un peu plus petit. Victor pense qu'il s'agit d'un petit ours. Ce petit ours est connu des habitants du lac car sa spécialité est de dépouiller tout ce qu'il trouve pour chercher de la nourriture, c'est une bestiole qui saccage tout sur son passage. Je prends quelques photos de ces empreintes et nous continuons notre route. Le soleil va bientôt se coucher, il faut nous arrêter pour monter la tente le plus vite possible avant la nuit. Le vent glacé s'est levé et nous aimerions nous mettre rapidement à l'abri. Dès que l'on s'arrête de skier il fait très vite froid, un bon -30 avec en plus du vent. Pas question d'enlever un gant plus d'une minute, j'en fait la rapide expérience ! J'ai eu la bonne idée d'acheter en France des pitons pour la glace sans lesquels nous ne pourrions faire tenir notre tente dans ce vent. Cette tente que je trouvais bien grande pour 2 personnes quand je l'ai montée dans l'appartement à Irkoutsk pour la vérifier, me semble sur le lac minuscule. Avec les courbatures, j'ai du mal à bouger dans cette espace réduit. Nous n'avons qu'une idée en tête, manger chaud et rentrer dans nos sacs de couchage. Le dîner est le plus simple possible, une bonne soupe, du gras de cochon, des oignons du pain congelé et du chocolat. Ce n'est pas le Ritz mais la soupe va être chaude. Victor est toujours aussi souriant, alors qu'il doit être gêné pour bouger dans la tente avec sa jambe raide, il s'occupe de tout et prépare le repas. Notre dîner prend une mauvaise tournure car nous nous apercevons que le gaz a gelé, la flamme ne sort pas du réchaud. Victor trouve vite la solution dite de "la poule" qui consiste à mettre le gaz et le bonhomme dans le sac de couchage en attendant que le gaz se réchauffe. Au bout de 45 mn Victor me rend "l'oeuf" de gaz un peu réchauffé. Une petite flamme jaillit, cela devrait suffire pour faire chauffer la soupe. A Irkoutsk nous avions longuement hésité entre emporter le gaz ou le réchaud à essence. Nous ne pensions pas qu'il ferait si froid sur le lac. La nuit, la température est sûrement de moins 35 degrés dehors. La soupe est bien chaude mais nous n'avons pas lu la recette, il faut mettre la soupe dans l'eau froide puis remuer. Evidemment nous avons versé la soupe dans l'eau chaude, ce qui a pour effet de créer des grumeaux moyennement bons. Aucune importance, ils étaient chauds ! Au milieu de notre succulent repas, il nous semble qu'un animal gratte la glace près de la tente. Immédiatement nous posons nos cuillères et tendons l'oreille, Victor se jette sur la hache, me la tend et me dit "vas y c'est peut être un ours". Génial, j'adore ça après la soupe, vive la chasse à l'ours ! Victor y serait sûrement allé le premier s'il avait ses chaussures aux pieds mais il a les pieds au chaud au fond du sac de couchage. A moi la joie d'aller découvrir la bête ! Autant dire que je n'en mène pas large en sortant de la tente. Je me demande si elle va me sauter dessus avant que je n'ai le temps d'ouvrir la tente ou si j'ai au mieux 3 secondes pour lui donner un bon coup de hache. Prenant mon courage à deux mains, je me jette dehors. Le vent me gifle la figure, la pleine lune éclaire le lac sur des centaines de mètres. Aucun ours nulle part, aucune trace autour de la tente, ce n'est pas moi qui m'en plaindrais ! Pourtant nous n'avons pas rêvé, je jette un oeil aux alentours, je ne vois qu'une mer de glace sous la lune. C'est très beau, mais entre la poésie et le vent glacé je choisis de me replonger vite dans la tente. Victor et moi nous nous interrogeons, d'où pouvait bien venir ce bruit ? Normalement il n'y a pas d'ours au milieu du lac et encore moins l'hiver, c'est quasiment impossible, à part cette espèce plus petite dont nous avons vu les empreintes. En fait, après une bonne soupe, nous réalisons que ce ne pouvait être qu'un phoque qui venu respirer à la surface. Le bruit que nous entendions était celui de ses griffes qui devaient gratter la glace. C'est tout de même plus sympathique qu'un ours et tellement plus réaliste quand on se trouve à 20 km des côtes. Après le dîner une seule chose, à faire dormir. Vers 4 h du matin je me réveille grelottant de froid, tout mon corps tremble. La toile de la tente sous la pression du vent colle à mon sac de couchage qui tranquillement gèle. Pas question de sortir, alors je m'évertue à me remuer le plus possible dans mon sac de couchage pour retrouver un peu de chaleur. Je regarde les heures défiler jusqu'à 7 h du matin puis les premiers signes du jour apparaissent. Victor ne dort plus depuis longtemps, il a aussi mal dormi. Je saute de mon sac et j'enfile blousons, gants et bonnet. C'est à mon tour de préparer le petit déjeuner. Je sors pour casser quelques bouts de glace, j'en remplis le réchaud. Victor ayant dormi avec une réserve de gaz dans son sac de couchage la flamme est forte et l'eau chauffe vite. Le café dans l'estomac, le moral est comme le temps : au beau fixe. La tente remballée nous voilà de nouveau en marche vers Olkhon. Avant de partir je fais un point GPS. Nous sommes en ligne droite à 35 km d'Ouchkany. C'est peu pour 9 h de marche, nous avons bien zigzagué ! Nous espérons qu'aujourd'hui nous pourrons repiquer vers Olkhon. C'est très vite le cas, car les blocs de glace s'effacent pour laisser place à une glace plus lisse. La neige a disparu et la surface ressemble à un assemblage de crêpes aux bords relevés, pas l'idéal avec les skis. Après avoir bien joué au canard sur une patinoire, je décide de mettre les crampons. Quel bonheur de se sentir si stable, les bras libres, j'avance en sifflotant tranquillement, j'admire le paysage, le soleil est magnifique, quelques nuages décorent le ciel bleu, nous longeons une forêt de blocs de glace mais cette fois ci dans la bonne direction. A part quelques détours, la journée se déroule sans encombre. Victor adopte aussi les crampons, plus les km défilent plus la glace est belle. En milieu d'après midi celle-ci est tellement plane que notre traîneau poussé par le vent passe devant nous, l'effort est minimum. Toutes les heures, Olkhon se rapproche un peu plus à l'horizon, Ouchkany a disparu depuis longtemps et est déjà rangé au rayon des souvenirs. Aucun phoque ne vient troubler notre nuit, le gaz enroulé dans un sac de couchage ne gèle plus. Nous dormons dans un 4 étoiles. Victor passe la soirée à me raconter les récits de ses différentes ascensions, les nuits accrochés à des pitons suspendus dans le vide, le froid; les pierres qu'il entendait passer comme des balles tombant de la montagne. Le lac est sans conteste un havre de paix comparé à ces parois rocheuses ! Pourtant il trouve les conditions climatiques comparables à la très haute montagne, du vent et le grand froid. Le troisième jour, nous ne sommes plus bien loin d'Olkhon. Vers midi nous passons la pointe de l'île, cela mérite de s'arrêter pour une photo. De la pointe de l'île à la station météo de Ouzour il y a une 15 de km à parcourir. Aucun bloc de glace dans cette direction, le moral gonflé à l'idée de retrouver la terre ferme décuple nos forces, nous avançons comme des bolides. Vers 3 h de l'après-midi nous apercevons les maisons de la station météo. Les météorologues arrivent à notre rencontre. Plus que quelques mètres le long des falaises de l'île. Pendant les derniers mètres je me dis : nous avons gagné notre pari, ce n'est pas grand chose bien sûr, nous n'avons pas bouleversé la face du monde, personne ne saura jamais que nous avons rejoint Olkhon en venant d'Ouchkany. Une bonne poignée de main et une grande accolade, au moment de mettre un pied sur les premiers cailloux, scellent notre succès et notre amitié. A la station météo nous sommes reçus avec beaucoup de gentillesse et un peu de curiosité, "vous ne venez tout de même pas d'Ouckany à pied ?" et pourquoi pas ! Les extra terrestres sont de retour. Victor est en pleine forme, il ne cesse de parler, il répond à toutes les questions. Pendant ce temps, je suis dans le coin de la cuisine tout près du feu, je ne bouge plus car je ne peux plus bouger. Je suis cloué de fatigue à ma chaise mais si heureux, mon Everest à moi je l'ai fait, Ouchkany Olkhon c'est possible. Je peux rentrer en France. Merci à mon partenaire qui m'a donné une belle leçon de courage. Il a réussi à surpasser complètement son handicap et avec quel sourire ! Le lac commencera à fondre bientôt, début juin nous pourrons circuler en bateau, les vagues vont reprendre leur ballet. Au Baïkal cela fait 25 millions d'années que cela dure. Cet hiver nous avons été les témoins privilégiés de ce vénérable ancêtre.

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Arnaud Humann est organisateur de voyages en Sibérie et tout particulièrement dans la région du lac Baïkal qu’il a exploré sous toutes les coutures, à pied, à ski et en camion… N’hésitez pas à le contacter par mail pour tout projet de voyage en ces régions (Arnaud est en relation avec des tours opérateurs français).

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