
SIBERIE
Sibérie : Baïkal-Amour, train sur glace et aventures assurées !
Il est des voyages qui vous laissent des souvenirs inoubliables ! Le désir de prendre la fameuse ligne de chemin de fer Baïkal-Amour pour rentrer d’un congrès et de passer ainsi onze jours dans les transports au lieu de deux me laissera de quoi conter à mes petits enfants… S’il est vrai que le voyage aura été éprouvant, il est tout aussi vrai que j’aurai eu le temps de largement m’adapter au décalage progressif des fuseaux horaires. Je laisse au lecteur le soin d’apprécier le pour et le contre, en le faisant rêver aux aventures qui l’attendent à la croisée des chemins…
***
Iakoutsk, capitale de la plus grande république sibérienne. Vendredi 8 septembre. 8h du matin. Le téléphone sonne chez les Mekkusïarov. Je prends le combiné. Au bout du fil Spiridon Spiridonovitch, un ami khomoussiste (1) : « Emilie, je téléphone pour te prévenir ! Il ne faut pas que tu prennes le taxi pour Aldan. On dit qu’on met une semaine pour s’y rendre ! ». Je lui réponds calmement que je pars justement très en avance pour être certaine d’avoir mon train. Il me souhaite bonne chance, pendant que je me remémore les paroles de la dispatcher : « Normalement, on met une dizaine d’heures pour Aldan. En partant une journée et demi avant, vous avez de la marge et, même en restant quelques heures sur le tronçon qui pose actuellement problème, vous êtes assurée d’avoir votre train ».
Lequel des deux disait vrai ? Les longues heures qui suivirent allaient le montrer…
***
Congrès international au fin fond de la Sibérie
Les deux semaines passées en Iakoutie ont été bien remplies. Durant une dizaine de jours je me suis rendue dans des villages, des bibliothèques et un musée afin de collecter des matériaux sur la guimbarde pour y consacrer un article après ma thèse. Le temps a passé très vite jusqu’au Congrès International sur l’Elevage Pastoral de Chevaux (2) auquel je suis venue participer. Après sept ans d’allées et venues entre la France et la Sibérie, il semblait naturel que ma première présentation de sujet de thèse se fasse devant un public iakoute. Mais le peuple sakha réserve toujours des surprises et j’en eus pour mon compte entre une participation non prévue aux discours officiels d’ouverture, une injonction à diminuer de moitié le temps de mon intervention de vingt minutes mais aussi et surtout : les valses tourbillonnantes dansées, lors du dernier dîner, avec les éleveurs de chevaux venus des quatre coins de la République Sakha (Iakoutie). Dès le départ, le temps fut capricieux et notre délégation passa plusieurs heures à l’aéroport de Iakoutsk, alors que nous nous apprêtions à prendre l’avion pour la région de Verkhoïansk. Notre but : visiter l’un des élevages les plus connus de ce pôle du froid (3) et rallier, en hélicoptère, les montagnes chamaniques d’Elges (4). Hélas, à la croisée des saisons, l’été et l’hiver se chamaillent et, ce jour-là, c’est le deuxième qui l’emporta : la neige qui tombait au-delà du cercle polaire mit fin à notre rêve et nous nous dirigeâmes vers un autre paradis, culinaire celui-ci, en visitant la fabrique de Iakoutsk, qui fait des poissons les plus fantastiques de ce pays du froid les mets les plus fabuleux, marinant, fumant, découpant en lamelles, en carrés, en filets des poissons rosés, jaunes d’or ou couleur argent (5).
***
Départ vers l’inconnu
Vendredi 8 septembre. 8h du matin. Comme d’habitude, tout est allé très vite. Le départ que j’avais tranquillement prévu pour le soir a été reporté au matin, sans que j’aie le temps de faire mes bagages ni les commissions raisonnées et nécessaires pour mes repas dans le train. Le taxi est venu me chercher à 10h. Nous fîmes le tour de la ville pour chercher les sept passagers, tous des étudiants en médecine, sauf « l’homme en noir » comme le nomma la serveuse de l’un des cafés où nous nous arrêtâmes en route, un Russe à la mine patibulaire qui tenait, dès le départ, une bouteille de vodka à la main. Nous l’entendîmes peu. Les seuls mots qu’il prononça, alors qu’il le pouvait encore, furent : « Les Russes, ils nous trompent tous lorsqu’ils disent qu’en Russie les chemins sont mauvais… (et en ménageant une pause destinée à créer le suspens), il n’y en a pas du tout, de chemins ! ». En effet, si ses mots n’étaient qu’une variante originale du « En Russie il n’y a pas de chemins, il n’y a que des directions », ils allaient se révéler si vrais…
Notre chauffeur tourna autour de son véhicule, scrutant les pneus, donnant du pied, poussant de la main, écrasant son mégot puis crachant à terre d’un air approbateur. La route asphaltée ne va que jusqu’à Pokrovsk-Mokhsogolokh, à 80 km au sud de Iakoutsk. Là, au bord de la Léna, des bacs attendent les voitures et les camions. L’attente peut durer de quelques minutes à plusieurs heures en fonction du trafic. Par chance, après un bouillon de poule acheté à une caravane-café esseulée sur la rive, nous partîmes au bout de trente minutes.
Mais, dès la sortie sur l’autre berge, nous eûmes un avant-goût de ce qui nous attendait : partout, l’eau et la boue avec quelques rares endroits secs. Alors qu’il recommençait de pleuvoir, nous fûmes arrêtés par des policiers en longues capes noires. « Sortez du véhicule, nous allons vérifier les bagages ». Je m’inquiétai déjà car il arrive trop souvent en Russie que quelqu’un qui n’a rien à se reprocher ait des misères avec les autorités. Mais il n’en fut rien car les hommes recherchaient simplement deux prisonniers en fuite qui, certainement, avaient choisi de couper par la taïga plutôt que de s’installer sans confort dans le coffre d’une voiture qui allait faire en trois jours un chemin qui dure d’ordinaire une demi-journée.
Les évadés des « colonies »
En fin d’après-midi nous arrivâmes sur une route qui n’en portait que le nom. Une grande plateforme formée d’un mélange de pierres, de gravier et de sable surplombant d’un mètre le niveau de la taïga. Ce qui devait ressembler à un chemin de terre n’était plus qu’un fleuve de boue, sur lequel il fallait naviguer et se laisser glisser. Plus nous avançâmes et plus les obstacles se multiplièrent et l’avertissement de Spiridon devint vrai. Devant nous, une voiture, un camion, puis des dizaines de véhicules de toutes tailles, tous couverts de boue et surtout : tous à l’arrêt. Ici finissait la première partie de notre voyage. En 24h nous avançâmes de trente mètres. Notre voiture enlisée dans quarante centimètres de boue et aucun d’entre nous n’ayant pris de bottes sauf notre vaillant (et prévoyant) chauffeur, celui-ci nous prêta les siennes à tour de rôle pour l’entreprise périlleuse qui consistait à traverser la mer de boue en tâchant de ne pas s’enliser, et de trouver un « petit coin » dans la taïga proche. Le lendemain suivant, notre chauffeur décida soudain de tenter une manœuvre et engagea son inomarka (6) à gauche pour doubler les véhicules arrêtés. Hélas, plus loin, le spectacle était encore plus désastreux : des camions en travers de la route, d’autres qui tiraient de petites voitures particulières qui glissaient, telles de petites embarcations. Des hommes qui avaient décidément quitté leur camion, avaient allumé de grands feux pour faire des barbecues dans la forêt. J’adressai un signe de la main à un petit groupe, qui ne fut aperçu que par un grand blond qui me répondit en levant le bras. « Tous dans la même galère», pensait-on, tous assurément. Pendant une dizaine d’heures, nous fîmes de petites avancées, employant pelles et bras pour aider les véhicules arrêtés. M’étant restaurée dans un café avant le tronçon fatidique, je commençais à éprouver faim et soif et à me demander si réellement nous allions passer une semaine sur place, comme l’avait prédit Spiridon. Mais heureusement, après quelques heures de cahot où les seuls sauveurs étaient les tout puissants tracteurs des chaussées faisant des allers-retours, tractant les camions, nivelant les chaussées en chassant la boue, nous vîmes la fin de notre calvaire.
Aventures incontrôlées de l’intrépide Iakoute et d
entendre taper contre la carrosserie. Le chemin montait et nous allions enfin quitter les contrées boueuses. J’aperçu le premier panneau : « Tommot, 250 km ». Mon train partait à 19h30. Je me hissait sur le siège et glissait au chauffeur : « Nous avons une chance d’arriver à l’heure pour le départ… ». Je tentais des calculs de probabilité, jonglant avec la vitesse de la voiture, les pauses que nous allions faire, les possibles embûches… Le chemin était bon et le chauffeur accéléra. Je reprenais espoir. La voiture volait littéralement. Nous allions vite, très vite ! Tant et si bien que, soudain, les étudiants crièrent : « Arrêtez-vous ! » et je vis par la fenêtre une roue qui bondissait et nous dépassait. Le spectacle tenait lieu du comique. Notre véhicule était piteusement incliné sur la gauche et sa roue avait fini son chemin près d’un grand feu qui semblait nous attendre, auprès duquel nous passâmes près d’une heure à attendre que notre chauffeur, bon mécanicien comme tous les conducteurs de Russie, remonte le membre échappé. Après ce dernier épisode, je ne crus plus en mon train, me bornant simplement à prier pour arriver à destination et me demandant pourquoi j’avais accepté de faire le chemin dans la voiture d’un homme qui l’auscultait autant de minutie avant le départ.
21 heures. Mon train était déjà parti. La voiture s’arrêta devant un bar, où nous pûmes enfin nous restaurer. Ce n’est que le lendemain vers 14h que nous arrivâmes dans la ville de Tommot aux airs de village sibérien. Le taxi laissa les étudiants dans un café et me conduisit à la gare, un bâtiment moderne au design d’habitation traditionnelle iakoute. Je n’y rencontrai qu’une femme de ménage à qui je contai mon infortune et qui me conduisit à l’employée de caisse qui prenait son déjeuner. Celle-ci m’expliqua que mon billet était perdu mais que je pouvais prendre un train le lendemain qui me conduirait au sud de la Iakoutie, à Neriungri, d’où j’aurais une correspondance pour la capitale de toutes les Russies. Dans mon malheur, j’avais obtenu ce que je voulais : en achetant mon billet dans une agence européenne, celle-ci avait refusé de me vendre un autre billet que celui en compartiment. Et voilà qu’il me restait juste assez de roubles pour un wagon platzkartnyj sur la couchette supérieure du côté fenêtre. Comme quoi, l’improvisation iakoute est parfois plus efficace que la planification à l’occidentale de nos sociétés bien réglées.
***
Un train sur le glacier au pays des diamants
Ce n’est pas par hasard que je tenais à partir de Tommot. Cette ville, dont le nom est encore peu connu, est pour le moment le terminus de la nouvelle ligne du fameux transsibérien. La ligne de chemin de fer Baïkal-Amour (BAM) qui doit relier Moscou Iakoutsk, la capitale du pays des diamants, des rennes et des petits chevaux polaires, est encore en construction et parviendra à sa fin dans quatre ans selon les plans du gouvernement. Moscou, qui s’est accaparé toute la recette des diamants de Iakoutie fait preuve d’une largesse de grand seigneur à financer la nouvelle voie ferrée ! Le BAM est un train « pas comme les autres » (7). Dans ce pays, la terre gelée en permanence décongèle sur plusieurs dizaines de centimètres durant la belle saison, provoquant la mouvance des terrains et engendrant de nombreux dégâts sur les bâtiments qui, au bout de trois ans, ont l’air de trentenaires. Ainsi, véritable prouesse technique, les rails sont montés sur pilotis, selon une étude appliquée par les constructeurs spécialisés dans les zones de congélation éternelle. Le train s’arrêtera bientôt en face de Iakoutsk, sur la rive droite du fleuve Léna, traversée encore par aucun pont…
***
Il était une fois deux Sachas…
Train Tommot-Nerioungri – 19h-4h du matin (heure iakoute). J’ai fait la connaissance de Sacha et Sacha, deux amis russes de la région du Primorié (Vladivostok) qui travaillent à la construction du chemin de fer. Sacha détruit mes illusions : « Le train, il n’arrivera pas à Iakoutsk avant cinq ans ». Tous deux me racontent leur travail par des températures de -60°C. Douze heures de travail. Douze de repos. Un mois de travail en Iakoutie et un mois de repos à la maison. Sacha me donne un paquet de photos. « Voici ma femme et mon fils de quatre ans. ». Un peu plus loin, je lui désigne une belle brune. « Celle-ci, c’est ma première femme ». Je taquine Sacha pendant qu’il regarde le visage bronzé de Sacha. Nous traversons des paysages de taïga, passons à côtés des mines d’or d’Aldan, du village de Kuraanakh. Puis c’est la nuit et il ne reste plus qu’à dormir au son de la musique pop’ russe donnée dans notre wagon.
Train Nerioungri-Moscou, 12.09.06, 4h du matin heure iakoute – 17.09.06, 4h du matin heure de Moscou. Les deux Sacha ont porté mes bagages jusqu’à mon train. J’ai pris ma couchette sur le haut de la fenêtre et la routine a commencé : le linge distribué par les responsables du wagon, les allers-retours entre la banquette et le samovar géant destiné aux innombrables thé. Je profite d’un arrêt d’une heure à Tynda pour aller acheter des priroshki (8). Au retour mon train a disparu. Je finis par le retrouver sur un autre quai attaché à de nouveaux wagons. « Nous ne vous aurions pas perdue ! », me lance le responsable de notre wagon avec un large sourire. Et, à l’intérieur, les conversations vont bon train autour des pommes de terre et du chou qu’il sera bientôt temps de récolter, des baies qu’on a pu cueillir à la fin de l’été.
Vladimir Konstantinovitch est notre « provodnik », notre accompagnateur. Il s’affaire durant son service, lave le sol, distribue les couvertures, répond à toutes les demandes, sans perdre un instant sa bonne humeur. Le dernier jour, il me tend une feuille où je vois écrit « enquête de satisfaction ». Il me souffle : « Vous allez travailler un peu maintenant ! ». Mais le service a été parfait et je n’ai que des compliments à donner. Un quatre d’heure plus tard, alors que je viens lui remettre le papier : « Venez donc prendre un thé tout à l’heure ! ». Hélas, je m’endors et, au réveil, le tour de garde a changé.
***
Il est 4h du matin. Notre train arrive en gare de Moscou. Les passagers sont levés et préparent leurs affaires. Déjà la grande ville, ses gens, son métro, le tohu-bohu de ses routes. Avant mon avion pour Paris, je veux aller prendre un thé chez mon amie Ira. A la sortie du train, un taxi me propose ses services :
- Neuf cents roubles jusqu’à Teplyj Stan
- Non, c’est bien trop cher !
- Combien proposez-vous ?
- Quatre cents.
- Personne ne vous prendra pour une somme pareille… Six cents !
Ainsi, pour six cents roubles, un tour dans Moscou by night dans un taxi fou qui cherche son chemin à l’aveuglette. Nous arrivons enfin dans le bon quartier, trouvons la rue. J’aperçois l’immeuble. Devant nous, un large trou au-dessus duquel tout bon Iakoute prendra soin de passer. Mais mon taxi russe a foi en sa voiture et roule en plein dedans. Nous nous arrêtons devant la porte. Je sors mes bagages pendant que mon triste chauffeur à cinq heures sonnantes contemple sa roue avant de se mettre à la réparation. Sacrés conducteurs ! Il est des chemins qui commencent mal et frisent les limites jusqu’au bout mais, comme tout chemin qui se respectent, ils ont pour honneur de vous conduire jusqu’au bout. Non sans vous avoir fait éprouver quelques frayeurs…
Notes : (1) En iakoute, la guimbarde porte le nom de khomous. Spiridon Spiridonovitch Chichiguine doit sortir un CD en France à la fin de cette année. Je peux vous renseigner au besoin. (2) Le second congrès est prévu pour 2008 en Mongolie. (3) Verkhoïansk est connu pour avoir une amplitude thermique d’environ 100°C, avec -71,8°C pour la plus froide température enregistrée. (4) Voir l’article portant le même nom sur le même site. (5) Si vous voulez vraiment « manger du poisson », je vous invite à venir goûter les spécialités de Iakoutie, dont la réputation est inférieure à la magie de leur saveur ! (6) Voiture étrangère. (7) Du nom d’une série de films documentaires sur les trains dans le monde. (8) Petits pâtés russes.





