Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakoute

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Sibérie : Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakoute

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Emilie Maj | 20.09.2005 | 2697 visites | 0Favoris |
Emilie Maj

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteAu nord du cercle polaire, en arctique russe, se trouve le village d’Elges. Trois cent quarante habitants oubliés du monde, installés entre le fleuve gelé et les montagnes chamaniques qui leur rappellent sans cesse leur entière dépendance envers la nature généreuse qui peut reprendre ses dons à tout moment. Riga, Aleksander, Liouda et sa famille, Köbüördeekh… ont chacun leur histoire, leur petite fable à raconter dans ce coin de ciel et de taïga, où les chevaux vivent en liberté. Un paradis des hommes et des animaux, un enfer de glace où ont appris à vivre des êtres, dépendant les uns des autres pour un jour et pour la vie entière.

Les Iakoutes de Verkhoïansk

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteLes Iakoutes constituent en Sibérie la minorité la plus importante, même si le chiffre de 350.000 paraît dérisoire pour une population qui occupe un territoire aussi grand que les deux tiers de l’Europe, désigné sous le nom de République Sakha (Iakoutie). Ce sont, parmi les Turcs, ceux qui se sont aventurés le plus loin de leurs terres d’origine, celles d’Asie centrale où leurs voisins des steppes faisaient galoper leurs montures à bride abattue, pour se rendre jusqu'en arctique. Or parmi les Iakoutes, ceux de Verkhoïansk sont allés beaucoup plus au nord, atteignant presque les terres désertiques de la toundra, où seuls s’aventurent les éleveurs de rennes et de chiens de traîneau. La légende dit pourtant que c’est un toungouse chasseur plein de courage qui donna son nom au fleuve Iana. C’est sur ses berges que fut fondée par les Russes la ville de Verkhoïansk en 1638 qui est officiellement depuis 1885 le point le plus froid de l’hémisphère nord avec une température de -68,5°C. Aujourd’hui la région de Verkhoïansk est essentiellement peuplée de Iakoutes qui y ont trouvé des pâtures pour leurs chevaux et leurs vaches, alors que les éleveurs de rennes sont restés dans les régions voisines où le lichen est plus répandu, là où les chevaux ne trouvent pas la nourriture nécessaire à leur survie. C’est au nord-est de Verkhoïansk, le long du fleuve Iana que se trouve Elges, petit village avec quelques propriétés et de grandes familles, où je suis arrivée un peu par hasard, comme cela arrive souvent dans ce pays où les choses les meilleures relèvent de l’improvisation. Des amis de Batagaï, ville en partie en ruines peuplée de Russes à deux heures de voiture du pôle du froid, là où se trouve l’aéroport, me dirent ce jour-là qu’un hélicoptère s’envolait pour Elges et que les pilotes acceptaient de me prendre avec eux. Si cela semblait miraculeux de pouvoir y partir si vite, j’avais oublié ce jour-là de demander quelles seraient les modalités du retour…

Elges, ses éleveurs et ses chasseurs

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteAprès un trajet amusant en compagnie de trois pilotes à la fois ravis et intrigués de conduire une Française voyageant seule dans un village si éloigné, ils me déposèrent au village, non sans me demander l’air inquiet : « Mais comment rentrerez-vous ? L’hélicoptère fait un aller-retour, ensuite il risque de ne plus venir pendant plusieurs semaines. » Je pensais à ce moment-là que le retour serait toujours possible à cheval… Une multitude d’enfants entouraient l’hélicoptère. Tatiana qui était là pour m’accueillir m’expliqua que les enfants partaient pour Iakoutsk. J’étais arrivée début juin et il n’y avait que l’hélicoptère pour se rendre à Batagaï. « L’appareil peut être commandé seulement en cas d’accouchement ou de maladie grave. Nous autres, attendons que le fleuve soit dégagé pour pouvoir faire le trajet en bateau. » Moi aussi… j’allais attendre… Elges, c’est une longue série de maisons sur les bords de la de la Iana, dont une partie a été détruite par l’affaissement de la rive. Nous marchons dans la boue, auprès de vaches qui se dirigent vers ce qui doit être leurs pâturages. Le sol, par endroits, est jonché d’os de bovins, que les chiens ont fini par dédaigner. Tatiana et son mari Alexander m’accueillent calmement. Alexander est un homme heureux : il a trois fils et donc une descendance assurée. Son premier doit bientôt partir pour la maison d’été où vit sa grand-mère où il passera la belle saison à chasser. Je lie amitié avec Aïssen à qui j’apprends quelques mots de français et joue avec le petit Radik de trois ans qui me semble infernal. Les Iakoutes élèvent leurs enfants en bas âge avec une liberté surprenante, ne les réprimandant que rarement. Radik exprime sa colère en crachant sur les gens et ne reçoit pas grande remontrance. Les journées passent et je fais la connaissance des habitants du village, des voisins, tous plus ou moins de la famille éloignée. Nous nous rendons avec le frère de Tatiana sur la tombe du grand-père, décédé il y a quarante jours. En chemin, les enfants cueillent un bouquet de Niourgouhoune, les crocus jaunes de Iakoutie, et le déposent sur la tombe inachevée. Nous mangeons du poisson et en laissons des morceaux au mort, afin qu’il se régale. « Grand-père était le meilleur homme que je connaisse. De toute sa vie je ne l’ai jamais entendu hausser le ton. C’était un gardien de troupeau, un homme très calme. »

Le cimetière aux têtes de chevaux

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteLes éleveurs sont enterrés ici près de leur cheval. Considérant que le gardien de troupeau effectue le même travail dans le monde où il vivra après l’étape de la mort, sa famille mange son cheval et en dépose la tête, la peau et le bas des jambes à proximité de la tombe. Dans ce cimetière au milieu de la taïga, situé au-delà d’une immense prairie inondée que nous avons traversée, munies de nos bottes en plastique, des tombes en bois, anciennes et récentes et, dans quelques arbres, des têtes de cheval pendent, accrochées aux troncs. Certaines, installées là depuis trop longtemps, sont tombées et se sont brisées au sol, d’autres sont tombées sur la fourche de plusieurs branches et attendent là que quelqu’un les aperçoive. J’ai lié connaissance avec Liouda, la voisine de Tatiana. Je suis plus souvent chez eux que chez mes hôtes. Un jour, elle m’explique : « Avant, mon mari avait un cheval pour chasser. Mais au printemps le mari d’une grand-mère du village est décédé et elle n’avait qu’une pouliche. Elle nous a tant prié d’échanger notre cheval de selle pour le festin des funérailles contre sa pouliche que nous n’avons pas pu refuser. A présent mon mari chasse à pied. Nous attendons que la pouliche fasse un poulain mâle pour qu’il puisse à nouveau chasser le gibier à cheval… ». Les Iakoutes de Verkhoïansk, du fait de leur éloignement, ont conservé des traditions que je croyais perdues depuis le XVIIIème siècle et dont même les Iakoutes de Iakoutie centrale ne savent rien. Je m’étonne sans rien dire. Liouda continue de m’expliquer les funérailles, l’enterrement, les festins qui suivent et en moi-même j’admire la solidarité de ce village du nord, dont personne ne sait rien et qui vit de lui-même et pour lui-même.

La légende des rochers des montagnes d’Elges

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteRiga vient souvent chez Tatiana, c’est sa meilleure amie. Ensemble, elles préparent les « lepieeske » (sorte de galette) iakoutes, les croquettes de carassin, le poisson le plus apprécié dans la culture iakoute et que l’on pêche à ce moment-là sur les lacs gelés des environs. Riga sourie toujours. Elle m’a conduite dans le village jusqu’à des vieilles personnes afin que je leur pose des questions. Riga aime à raconter des histoires et elle me dévoile celle des rochers que l’on voit de loin, à quatre heures de marche du village. « Jadis de ce côté des montagnes vivaient deux puissants chamanes. Un jour l’un d’eux dit qu’il traverserait les montagnes avec ses hommes en trois jours. Ce chamane avait le pouvoir de remplir à raz-bord le lac de Tübé de lait. L’autre chamane lui dit : « très bien, mais si tu ne traverses pas la montagne en trois jours, toi et tes hommes serez transformés en pierres ». Ainsi, une partie de la caravane passa, tandis que l’autre fut transformée en pierres. Depuis ce temps-là, sur nos montagnes se dressent des pierres qui ont la forme d’êtres humains. C’est pour cela qu’on l’appelle « Kihileekh Khaïa », « les Monts aux Hommes. » De loin, ces rochers ont en effet l’air très petits. En réalité ils dépassent les trente mètres de haut chacun. On dirait des personnes qui gravissent les monts à la queue le leu. Ces rochers, dit-on, sont dotés d'une forte énergie et nombreuses sont les personnes qui rêvent de s'y rendre. Mais la rudesse du climat et l'absence d'infrastructure d'accueil les en empêchent…

Tübé, campement des gardiens de chevaux au milieu

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteJe n’irai pas cette fois aux rochers, mais plutôt à Tübé, le campement d'été (sajylyk) de la mère de Tatiana où nous nous rendons avec Alexander et son fils sur deux chevaux. A la moitié du chemin, un cavalier nous attend qui fait le reste du trajet en notre compagnie. Dans la taïga déjà infestée de moustiques, nous trottons tout le long à la queue le leu, dans les flaques l’eau jaillissant de la terre en dégel. Je suis installée à califourchon sur la croupe du cheval du fils aîné, à la fois déçue de ne pas avoir ma propre monture et heureuse d’essayer un nouveau mode de monte, somme toute confortable. En chemin, de toutes parts, nous rencontrons des touffes de poils de lièvre variables, tombés dans des pièges et dévorés par les corbeaux. On ne chasse généralement pas cet oiseau. "Mais ici, raconte Alexander, lorsqu'un corbeau mange trop de lièvres pris aux collets, on est obligé de le tuer. On le suspend la tête à l'envers, une patte de corbeau dans le bec, et on lui dit "C'est de ta faute car tu as mangé trop de lièvres !""Nous remettons en liberté un levreau apeuré qui s’enfuit dès que sa patte est libérée du fil qui l’enserre.

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteSur le campement, je ferai la connaissance d’Anna Dmitrievna qui passe ses étés dans la nature avec ses vaches, son unique mouton de l’arctique, chimère surprenante dans ce pays de froid, son cochon, ses six courageux chiens de chasse à l’ours et à l’élan et les hommes de passage qu’elle nourrit dans son « balagan » (petite maison en bois aux murs inclinés permettant la conservation de la chaleur). Ce dernier est recouvert de terre et de multiples éléments qui jonchent également le sol : bois d’élan, becs de canards, recouverts à moitié par l’herbe qui pousse à la belle saison. Nous vivons ainsi deux jours, au rythme des petits oiseaux et des canards chassés et que l’on doit préparer, des poissons à écailler… puis, déjà, c’est le départ. Nous laissons un cheval et je repars, sur la croupe du cheval d’Alexander qui me fait la conversation pendant les quatre heures du trajet. Nous apercevons des hommes qui pêchent au filet autour de trous percés dans la glace d’un lac. Nous attachons notre cheval et allons leur dire bonjour. Car, dans ces pays où l’on prend le temps de vivre, il est de règle de saluer les personnes que l’on rencontre sur les chemins de la nature hospitalière. "Pourriez-vous rapporter ces provisions à nos familles au village ?" Les trois hommes nous confient deux sacs de 30 kg de poissons que nous chargeons sur la monture. Assise sur une couverture, les jambes posées sur les gros sacs de toile, le fusil dépassant d’un côté, j’admire ce cheval qui nous porte avec notre chargement et trotte jusqu’à la rive opposée d’Elges. Alexander libère sa monture et nous traversons le fleuve en barque avec les trois pêcheurs qui nous ont rejoints à pied. La traversée est risquée car le fleuve a à peine entamé sa débâcle. Sur les flancs de la barque, la glace s’échappe comme de l’écume en petits morceaux transparents pendant que nous nous frayons un passage dans les blocs qui avancent doucement sur le fleuve…

Quand c’est la nature qui nous retient…

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteAu village, la vie reprend son cours. Je rejoins chaque jour Kristina, que l’on appelle Köbüördeekh – celle qui fait avec la crème de lait le plat nommé « köbüökh ». Köbüördeekh, 86 ans, donne de longues réponses aux questions que je lui pose. Lorsque je la quitte, je lui prends la main et lui dis : « Kristina, soyez prête à me revoir dans deux ans ! », à quoi elle réplique : « Tu as la main bien froide, ma fille… Dans deux ans ? Bien sûr, j’ai le cœur solide ! Je vois mal, mais pour sûr je serai là pour t’accueillir ! ». Chaque jour, je m’apprête au départ, mais celui-ci est rendu impossible par la les gros pans de glace qui recouvrent le fleuve. Et, plusieurs fois par jour, impatiente parmi les gens patients, je demande : « muus turar duo ? » (la glace est-elle encore là ?) et l’on me répond « Turar »… Désespérant de pouvoir un jour rentrer à Batagaï, je décide de ne plus y penser et passe la plupart de mon temps chez Liouda, la gentille Liouda à qui je dois tant de belles conversations ! « J’ai cinq enfants, mes deux filles font leurs études en ville. Une est très loin, à Irkoutsk, près du lac Baïkal. Je ne la vois pas souvent. Mais j’ai encore mes trois fils. » L’aîné part déjà seul à la chasse pendant plusieurs jours. Les deux autres me disent bonjour lorsque je traverse le village pour me rendre chez Kristina. Liouda sourit : « Si je m’écoutais, j’aurais encore des enfants. C’est une si grande joie d’élever des petits !... » Puis, comme les situations finissent toujours par se déloquer alors qu’on n’y croit plus, on m’annonce qu’une embarcation part pour Batagaï une heure plus tard et que je dois me préparer. Je quitte à contre cœur Liouda et sa famille. « Ne nous oublie pas », me demande-t-elle.

Sibérie :  Les montagnes chamaniques d'Elges, petit village de l'artique iakouteJe remercie Elges et ses gens, Liouda, la belle Kristina et l’accueillante Tatiana, tous ces gens que je regrette de ne pas comprendre jusqu’au fond de ma chair et de mon âme, ces hommes et ces femmes qui accueillent quelqu’un de si loin sans se demander comment il vit dans son pays, qui lui donnent à partager leur vie comme quelqu’un de chez eux et qui vous disent adieu avec des yeux, où percer les sentiments est si difficile.

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Info pratiques aux voyageurs pour se rendre aux rochers d’Elges

 

Une fois arrivé à Moscou, le voyageur solitaire aura deux solutions pour se rendre en Iakoutie : soit le transsibérien jusqu’à Tynda ou Nierungri (3000 roubles jusqu’à Tommot en Iakoutie) puis le taxi ou le bus (1000 r.) jusqu’à Iakoutsk, la capitale, soit l’avion au départ de Moscou (22.000 roubles en moyenne. AR, soit environ 650 euros). Il faudra ensuite se procurer un billet d’avion pour Batagaï. Trois avions au départ de Iakoutsk (8000 roubles AR) pour cette destination chaque semaine. Il est difficile de se procurer des billets, c’est pourquoi il peut être préférable de passer par une agence. A Batagaï, dernier passage sur internet au club de la ville. On empruntera ensuite soit un hélicoptère (15 min de vol pour un billet assez cher) soit le fleuve. Suivant la saison, on aura accès à Elges en une heure de voiture ou en 3 heures de bateau à moteur. Le retour se fera par le même chemin.

Il va sans dire qu’aucune infrastructure n’existe à Elges pour les touristes, ce qui peut permettre aux intrépides aventuriers de trouver l’hospitalité chez l’habitant, les visiteurs étant toujours bien accueillis. Le voyageur négociera ensuite une visite des rochers à pied ou à cheval et gravira les monts pour aller se recueillir aux pieds de ces géants. 

Il faudra éviter les périodes situées entre la mi-mai/mi-juin et la mi-septembre/mi-octobre qui rendent impraticables les voies d’eaux. L’été, les moustiques sont nombreux. Il faudra donc se munir des produits nécessaires et surtout d’une moustiquaire. Le mois de janvier est le plus froid, avec des températures inférieures à

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