
SIBERIE
Sibérie : Olkhon, le Coeur du Baïkal
Si l’immense lac Baïkal entouré de son écrin de montagnes et de forêts est considéré comme la perle de la Sibérie orientale, la principale île du lac, Olkhon s’avère être le cœur du Baïkal. La diversité et la beauté sauvage des paysages insulaires constitués de landes, de steppes et de taïgas associés à des côtes rocheuses escarpées ont de quoi séduire le visiteur.
Une île qui s’étend sur environ 70 kilomètres mais peuplée seulement par 1500 habitants dont la pêche est la principale ressource.
Ici, aux confins de la Bouriatie, pays de légendes et de traditions chamanistes, l’été venu on est bien loin des clichés communs d’une Sibérie inhospitalière et glaciale.
Ouzoury, lieu d’observation des contrastes sibérie
Soleil radieux, eaux bleues et température de l’air aux alentours de 20°C, c’est une belle journée estivale. Le bateau avance doucement vers la grève de sable et de galets clairs ; on aperçoit déjà, dominant les quelques maisons de ce hameau, les antennes de la petite station météo.
A peine débarqué, c’est vers l’enclos grillagé qui entoure les instruments d’observation que je me dirige. Il y a là, thermomètre, pluviomètre, anémomètre … enfin tout pour constater les extrêmes du climat continental de la Sibérie mais aussi pour apprécier le microclimat de l’île d’Olkhon. La présence du lac tempère l’atmosphère, les relevés fait à Ouzoury le prouvent. Il fait en moyenne 5°C de plus ici qu’à l’intérieur des terres, bon d’accord, mais cela donne tout de même une moyenne de – 16°C en janvier ! Peu de précipitations, et l’ensoleillement ? Près de 300 jours par an, rien que ça.
Des panneaux solaires étincelants recouvrent d’ailleurs le toit du bâtiment, tout neuf, de la météorologie. Ce n’est pas seulement le climat que les instruments observent ici mais également la géophysique. Le Baïkal qui s’est formé par un rift il y a environ 23 millions d’années présente en permanence une activité sismique importante, il continue même de nos jours à se creuser. Pourtant sa profondeur est déjà conséquente avec des fosses à 1637m mesurées le long de la côte Est de l’île, justement au large d’Ouzoury.
Prenons de la hauteur en arpentant les collines qui dominent le village. D’abord on chemine le long de coquettes isbas entourées de quelques parcelles de pommes de terre, puis la pente devient plus raide parmi une lande sèche fleurant bon le thym sauvage et parsemée ça et là de fleurs bleues, jaunes ou oranges … une couleur que l’on retrouve sur les rochers, ils sont joliment recouverts de lichens aux teintes orangées.
Un hameau qui s’éloigne de la vue et voilà que la large vallée se dévoile, un panorama où s’accordent la steppe où broutent quelques vaches et la verdoyante taïga. Mais c’est au sommet de la falaise que le spectacle devient grandiose, la vue s’étend vers le nord laissant découvrir des parois minérales abruptes plongeant dans les eaux bleues du Baïkal. Des rides ondulantes et des reflets sinueux formés par les courants parcourent la surface du lac afin de compléter le tableau s’il en était besoin. Superbe !
Sous la protection des chamans
Le site est exceptionnel et marque lui aussi le visiteur. D’abord, il y a la beauté du lieu : imaginez un cap rocheux à la forme pyramidale entouré d’un côté par une petite baie de galets formant un demi cercle presque parfait et de l’autre par une longue plage de sable blond où cet après-midi quelques estivants profitent du soleil.
Mais pour les habitants de la région ce rocher représente bien plus qu’un joli panorama, ce lieu est sacré. La légende rapporte même que le dieu Mongol, fuyant les hordes de Gengis Khan, se serait réfugié ici dans une grotte formée dans les entrailles de la roche. Pas étonnant que ce rocher de Bourkhan soit devenu ensuite un haut lieu du chamanisme. Des croyances entre magie et religion encore très présentes dans l’île et dans toute la région surtout parmi les populations d’origine bouriate. Le rayonnement des esprits serait même si fort près du rocher que la légende déconseille aux femmes enceintes d’approcher de ce lieu … Les hommes n’ont rien à craindre, au contraire. Ils sont nombreux à venir en pèlerinage au « Rocher au Chaman ».
Devant moi, un visiteur bouriate, son visage arrondi et ses yeux bridés témoignent de son origine, s’avance vers un des rares arbres de la colline. Il lève sa main et appose sa paume contre le tronc, un instant de recueillement le temps de faire un vœux selon la coutume. Ensuite, en souvenir de son passage il attache un bout de tissu qui flottera au vent comme des dizaines d’autres laissés ici. Les bouddhistes eux aussi vénèrent ce lieu, les drapeaux de prières multicolores attachés aux branches des arbres en sont les témoignages.
Parmi les promeneurs, voilà un personnage qui ne passe pas inaperçu avec sa longue tunique verte bordée de broderies et ses colliers traditionnels. Renseignement pris, il s’agît du Chaman Valentin, bien connu dans la région. L’homme au pouvoir chamanique qui a la faculté de communiquer avec le cosmos et les esprits de l’au-delà est aussi un médiateur apprécié par la communauté … mais au fait, comment devient-on chaman ? Le plus souvent par hérédité, ce qui n’est pas le cas de notre Chaman Valentin. Lui, ce serait paraît-il en raison de la présence d’un sixième doigt (un pouce supplémentaire) à sa main droite que les habitants lui auraient reconnu un don exceptionnel.
Comme tout homme de pouvoir notre chaman semble pressé, de brefs saluts et le voilà déjà reparti d’un bon pas afin de parcourir les cinq minutes qui nous séparent du village de Khougir.
Une minuscule capitale authentiquement russe
Malgré un aspect de gros bourg rural du fin fond de la Russie, Khougir est l’agglomération principale de l’île ; les autres hameaux situés eux aussi sur la côte ouest d’Olkhon ne lui font pas concurrence avec leurs rares résidents.
Sur l’île, il n’y a que des pistes de terre pour relier les bourgs entre eux, il en est de même dans le centre de cette petite capitale. Les quelques véhicules et les traditionnels side-cars soulèvent à chaque fois des nuées de poussière en traversant le village, de plus ils zigzaguent en permanence. Pas toujours en raison d’un abus de vodka de la part des conducteurs (cela peut arriver !) mais pour éviter les nombreuses ornières et également les vaches. En effet, ces animaux sont en liberté et déambulent près des maisons à la recherche de rares touffes d’herbes ou bien d’un point d’eau, comme ce marigot vaseux situé au centre du village où s’abreuvent quelques bovidés assoiffés.
Au bout de la rue principale, en bordure de ce qui ressemble à une place, des hommes s’activent près de billes de bois. Ils mesurent et tronçonnent ces troncs pour en faire des rondins prêts à être assemblés pour la construction d’une maison. Toutes les isbas de Khougir sont en bois entourées de palissades et de barrières agrémentées parfois d’une touche de peinture verte ou bleue. Mais ce sont surtout les fenêtres que l’on décore avec soins. Souvent elles sont joliment encadrées de moulures colorées … cela protège du mauvais sort raconte la légende. Pour certaines habitations, le lichen est encore utilisé comme joint d’étanchéité entre les rondins et aussi disposé au bas des fenêtres entre le double vitrage afin d’absorber la condensation produite par les contrastes thermiques. Même si le temps est relativement doux aujourd’hui, les imposants tas de bûches adossés aux maisons rappellent que l’hiver est rigoureux dans ces contrées.
Des poteaux peu esthétiques bordent les rues avec leurs inévitables fils reliés aux compteurs électriques que l’on ne cache pas ici, on les dispose bien en évidence sur les façades des maisons. Depuis seulement le mois d’août 2005 l’île est connectée au réseau électrique du continent par l’intermédiaire de câbles sous lacustres, une arrivée bienvenue car les groupes électrogènes qui alimentaient le village avaient la fâcheuse tendance de tomber trop souvent en panne …
Mais à Khougir le soi-disant progrès n’est pas toujours apprécié. Pour preuve, une affaire qui a fait grand bruit dans la région. Des technocrates moscovites ont eu une drôle d’idée : faire passer un oléoduc géant à seulement 800 mètres du Baïkal ! Avaient-ils imaginé les conséquences d’une rupture du pipeline en cas de secousse tellurique et le désastre écologique qui s’en suivrait ? Du pétrole polluant la plus grande réserve d’eau douce de la planète, l’horreur ! Devant la contestation qui a fait descendre au printemps dernier habitants et écologistes dans les rues d’Irkoutsk, chef-lieu de région, le Président Poutine a du trancher lui-même. Le pétrole passera bien, mais plus au nord afin de préserver de tous risques de pollution l’écosystème unique du Baïkal.
Ainsi les eaux du lac resteront pures et les pêcheurs pourront sans crainte continuer leur métier.
A la pêche à l’omoul …
Il est en quelque sorte la vedette parmi les poissons du lac, l’omoul est la principale espèce pêchée dans le Baïkal et constitue une importante ressource pour les habitants de la région. On l’appelle ici, le « pain du lac ».
Il abonde, paraît-il, aussi j’ai tenté ma chance en essayant de taquiner ce fameux poisson. Nicolaï, le capitaine du bateau m’a gentiment prêté une canne, il ne suffisait plus qu’à lancer le fil muni d’un gros bouchon orangé et d’un hameçon avec un simple leurre et puis d’attendre patiemment ! Plusieurs tentatives en différents lieux lors de nos escales et … une seule touche mais aucune prise ! On ne s’improvise pas si facilement pêcheur du Baïkal.
Et puis j’avoue avoir été un peu découragé en voyant le butin de notre capitaine et de son second. Eux, c’est avec un filet qu’ils pêchent : la pose le soir (au bon endroit bien sûr !) et au petit matin des dizaines de poissons pris dans les mailles. Des omouls et des ombres aussi, le temps de les vider et sans même les écailler les voilà placés dans un bidon avec du sel. Quelques jours après, à nous de les déguster, un aspect surprenant de prime abord mais une fine saveur en bouche par la suite.
Les pêcheurs du Baïkal ont plusieurs manières de conserver et de préparer les omouls, soit avec de la saumure ou alors en les faisant sécher au vent et au froid. Mais la spécialité la plus appréciée est sans doute l’omoul fumé. C’est vrai que cette chair à la teinte ambrée et à la texture fondante s’avère délicieuse au palais. Les villageois en raffolent et en mangent à toute heure autour des petits marchés, des bouchées d’omoul fumé avalées entre deux gorgées de vodka, comme il se doit !
Ce matin, le chanceux Nicolaï dont le filet rapporte encore de belles prises sort des mailles un morceau de bois recouvert d’une étrange mousse luisante de couleur verte fluo. Il tient absolument à nous la montrer, il s’agit en fait d’une éponge originale appelée « goubi » que l’on rencontre dans les profondeurs du lac. Son existence remonte au tertiaire et cette espèce n’a subsisté sur la planète que dans les eaux du Baïkal. Avec d’autres éléments de la flore endémique du Baïkal ces éponges participent à la filtration des eaux du lac et en assurent leur légendaire pureté.
L’eau du Baïkal est d’une surprenante limpidité, elle est si translucide qu’il est possible d’apercevoir le fond jusqu’à près de 40 mètres de profondeur. Une eau cristalline et de plus potable, d’ailleurs elle est conditionnée en bouteilles pour être consommée par les ménages. Une eau bien plus pure que celle qui coule des robinets russes !
L’énigme du phoque de Sibérie
Le fait est suffisamment surprenant pour que cela attise la curiosité, le lac Baïkal est le seul lieu au monde où l’on peut observer des phoques … d’eau douce ! Mais comment sont-ils arrivés là ? Les scientifiques se sont penchés sur la question et donnent leur hypothèse : de vaillants phoques auraient migré depuis l’océan glacial arctique par les fleuves Ienisseï et Angara avant d’atteindre les eaux douces du lac, quel voyage !
Après, l’espèce s’est adaptée à ce milieu dépourvu de sel et aux ressources alimentaires différentes, une question de survie. Les phoques du Baïkal, les nerpas, ont d’ailleurs des particularités anatomiques que n’ont pas leurs cousins de l’Arctique. Leurs griffes sont plus longues afin de mieux s’agripper à la glace du lac plus dure que celle de la banquise arctique et leurs dents différentes, plus adaptées aux petits poissons locaux. Car l’animal pesant en moyenne une cinquantaine de kilos est vorace engloutissant près d’une tonne de poissons par an, par chance ce ne sont pas ceux qui intéressent les pêcheurs du lac.
En navigant le long des côtes de l’île d’Olkhon, à plusieurs reprises nous avons aperçu furtivement à la surface de l’eau quelques têtes noires de nerpas … le temps de les distinguer et les silhouettes sombres avaient disparu sous l’eau, frustrant !
Finalement l’endroit idéal pour espérer observer ces spécimens se situe à quelques encablures, dans l’archipel des îles Ouchkany, au beau milieu du Baïkal. Cap au nord-est en direction d’un charmant îlot transformé en réserve naturelle où des gardes à l’allure très militaire, protègent un petit sanctuaire où vivent en nombre ces curieux phoques.
Histoire de nous rendre encore plus impatient, il nous faut d’abord traverser la taïga de l’île en cheminant entre les mélèzes et fouler un tapis de mousses, de lichens et de branches sèches qui craquent sous les chaussures. Par endroit, c’est sur un véritable tapis d’aiguilles de conifères que nous marchons et à y regarder de plus près, on remarque aussi des milliers de fourmis grouillant sous nos pas, d’ailleurs la vue de fourmilières géantes ne peut échapper au regard … mais là n’est pas le but de notre randonnée. Non, ce sont les nerpas que nous souhaitons observer et l’affaire n’est pas garantie nous rappellent nos accompagnateurs.
Ces phoques sauvages sont discrets et très peureux … mais en les apercevant enfin, là juste devant nous à une quinzaine de mètres nous restons silencieux, captivés par l’observation.
Quelques uns batifolent dans les eaux translucides, d’autres, plus nombreux se prélassent au soleil étendus sur les rochers. Si les nerpas n’aiment pas être dérangés par le bruit, entre eux règne une bruyante agitation. La place manque sur le rocher tant convoité par une trentaine de prétendants. Il faut les voir ces phoques dodus aux mouvements un peu patauds se déplacer avec difficulté sur les aspérités de la roche. Certains n’hésitent donc pas à bousculer leurs congénères à coups de nageoires pour gagner une place au soleil. Le tout se déroulant à grand renfort de grognements et d’éructations.
A la recherche du chaînon manquant
Naviguer le long des côtes de l’île d’Olkhon permet de voir défiler sous ses yeux une succession de caps, de criques abritées, de falaises aux rochers couverts de lichens orangés et de baies de sable ou de galets gris. Par endroits parmi cet univers minéral quelques tas de pierres éboulés évoquent un cairn ou des murets effondrés, en fait ce sont des vestiges de murailles et de tombes en forme de yourtes qui témoignent de la présence d’habitants sur l’île dès le 8 ème siècle : les Kourikans.
Dans toute la région du Baïkal les archéologues ont découvert des indices de présence humaine dans plusieurs sites autour du lac. Le plus intéressant se situe un peu plus au sud, sur les berges de Sagan-Zaba.
Le bateau amarré, il nous faut emprunter la petite annexe gonflable pour approcher les hautes falaises et ainsi découvrir d’étonnantes gravures rupestres. Des dessins à même la roche représentant des scènes de chasse avec un chasseur monté sur un cheval ; on y reconnaît aussi les silhouettes gracieuses de cygnes et de cervidés. Ce n’est pas tout, des chamans sont également représentés sur ces pierres, on les voit la tête couronnée, la main levée, dansant au cours de cérémonies rituelles. Des gravures découvertes en 1881 et qui dateraient d’après les historiens d’environ 4500 ans. Si les Bouriates qui s’aventurent jusqu’ici laissent souvent des offrandes au pied des falaises, quelques visiteurs ont eu la stupide idée de graver sur certains rochers quelques vilains graffitis !
Dans la baie toute proche, une mission archéologique russo-canadienne est en plein travail. Sac de reporter en bandoulière, un homme s’avance vers nous, heureux hasard, il est français et enquête actuellement sur ces fouilles pour le compte d’une revue de vulgarisation scientifique. Comme Marc, c’est son prénom, est sympa, c’est finalement lui qui nous donnera quelques renseignements sur le travail de cette équipe. Ils sont une quinzaine de chercheurs et d’étudiants, venant pour certains de l’Université canadienne
d’Alberta à s’affairer sur ce site. Très consciencieusement, des repères sont posés à même le sol et la terre creusée est même tamisée, tous les détails étant consignés avec précision sur des cahiers. A côté, autour d’une table, un scientifique pinceau brosse à la main époussette la terre qui colle à une mâchoire de phoque.
« Ils ont trouvé hier, ici, plusieurs ossements de phoques, des fragments de poteries et des pierres ayant été utilisées comme flèches » nous confiera Marc et d’ajouter « c’était le lieu d’un camp de pêche estival, le nomadisme était le mode de vie des populations de l’époque car aucune trace de cimetière n’a été trouvée dans les environs ». En cas de mauvais temps, les nomades devaient se réfugier un peu plus haut sur la colline dans une grotte, une déduction des scientifiques qui ont étudié minutieusement le site.
Mais ce qu’aimeraient découvrir les responsables de cette mission, ce sont des indices pouvant expliquer la disparition de toutes traces de présence humaine pendant un intervalle de près de 1000 ans : le maillon manquant dans l’histoire de l’homme en Baïkalie. Pourquoi cette absence ? Quelle est la raison de la disparition de tout signe humain durant cette époque ? Des modifications climatiques, un cataclysme … ? Une question encore sans réponse pour les archéologues !
Une nouvelle journée de découverte s’achève, le bateau est au mouillage dans une anse abritée de l’île. Le moment est venu de contempler, encore et encore ce paysage lacustre à nul autre pareil, sous un ciel qui s’embrase lentement. Alors que le soleil disparaît derrière les montagnes les rares nuages semblent progressivement dessiner un cœur dans les cieux de Sibérie, comme un signe envoyé par quelque chaman d’Olkhon.





