
Sicile
Sicile : GANGI l’orgueilleuse : un Périple dans les Madonie
Terre de contradictions et de contrastes, j’allie les cimes enneigées au bleu intense de la mer qui m’entoure, la misère la plus crue à la fantaisie la plus débridée, la chaleur de mon accueil au silence coupable qui offre abri et protection à mes criminels.. qui suis-je ?
La réponse est bien sûr la Sicile, cette île rajoutée comme en dernière pensée à la pointe Sud de l’Italie qui a attiré la convoitise de tant de conquérants au fil de l’histoire : les Romains qui exploitèrent ses vastes domaines agricoles pour en faire le grenier de leur empire, les Byzantins qui furent ensuite chassés par les Arabes, les Normands qui jetèrent leur dévolu sur l’île sous couvert d’une reconquête chrétienne (on leur doit de magnifiques exemplaires d’art arabo-normand), les Angevins pendant une brève période, les Espagnols enfin qui y régnèrent jusqu’à l’avènement de la République.
Drainée de ses forces vives suite au départ d’un million d’émigrants au tournant du siècle, la Sicile fut aussi la première à affronter les conséquences directes sur sa population du débarquement américain en 1943 qui donna lieu à un vrai début de guerre civile. La gauche issue de la résistance menaçait en effet de mettre terme au système séculaire des latifundia (grandes propriétés), ce qui n’était pas pour plaire aux aristocrates siciliens.
Aujourd’hui encore, et même si la situation s’est beaucoup améliorée ces dernières années, corruption et intérêts douteux rôdent et gangrènent les institutions. Dotée d’une population qui a toujours traditionnellement voté à droite, la Sicile a d’ailleurs longtemps permis au Président sortant Silvio Berlusconi de garder un solide appui au sein du Conseil.
Tout faire, tout voir en une dizaine de jours, voi
En effet, si la Sicile peut paraître petite sur une carte et si trois grandes autoroutes la traversent de part en part, ses plus beaux trésors restent à découvrir au fil des routes sinueuses de son intérieur âpre et montagneux. En effet, hormis le volcan de l’Etna à l’est, qui est aussi le plus haut d’Europe, trois massifs de montagnes se succèdent le long de sa côte tyrrhénienne.
Le massif des Madonie, le plus occidental des trois, constitue le but principal de notre périple sicilien.
A peine avons-nous quitté l’aéroport de Catane pour filer vers l’intérieur des terres que le ton est déjà donné. Nous nous attendions à une plaine brûlée par le soleil, aride et plate. Or, sans doute grâce à la saison printanière, nous voilà confrontés à un paysage jouant harmonieusement sur toute la palette des verts. Les collines sont parsemées de tâches blanches ; tantôt des troupeaux de brebis (encadrés de Fiat 500 archaïques peu soucieuses d’encombrer la route), tantôt des bosquets d’amandiers en fleur. La présence millénaire de l’homme se fait omniprésente et discrète à la fois. Sous les rayons obliques de fin d’après-midi, quelques paysans isolés labourent patiemment leur terre, des bergers ramènent leurs troupeaux. Après une heure et demie d’autoroute nous voyons se profiler comme un lointain mirage le profil du chef-lieu de province, Enna, dominant la plaine du haut de son éperon rocheux à presque 1000m d’altitude. C’est ici que nous bifurquons vers la droite pour atteindre Sperlinga, petit bourg médiéval sans doute érigé par les Normands au XIème siècle dont l’impressionnant château domine la vallée. Nous serons seuls le lendemain à effectuer la visite de sa forteresse, trouée comme un fromage de gruyère en raison des salles troglodytiques qui composent ses fondations à même la falaise.
Essaim d’habitations miroitant sur la colline
L’approche sur GANGI est d’abord ressentie comme une véritable émotion. On songe à une grappe de raisin délicatement posée sur un plateau qui serait la verte campagne avoisinante. Assemblage serré d’étroites maisons collées les unes aux autres, le village séduit par géométrie parfaite, résolument unique dans son genre.
A l’heure où le soleil décline rapidement derrière la colline, chaque petite fenêtre se transforme en miroir incandescent. L’on croirait se trouver devant une bête préhistorique dotée de mille yeux. Une seule route à sens unique semble dessiner le contour du village (il s’agit de ne pas la prendre dans la mauvaise direction). A partir de celle-ci, des ruelles pentues se lancent à l’assaut du cône.
Notre Fiat Panda de location vibre péniblement et risque à chaque moment de rester coincée en se faufilant dans l’impossible dédale des rues. Plus malins que nous, les habitants ne s’y aventurent d’ailleurs quasiment plus en voiture mais empruntent des sortes de tricycles motorisés Nous comprenons maintenant pourquoi l’on évoque les origines crétoises de Gangi et le choix du minotaure, farouchement posté au cœur du labyrinthe, comme ancien symbole de la ville.
Fort heureusement toutes ces venelles convergent vers ce qui constitue véritablement le cœur pulsant de la communauté : la chiesa matrice et sa terrasse où les hommes viennent prendre le frais dès que la chaleur se fait moins implacable. En effet, une heure passée ici permettra de s’imprégner de l’ambiance encore profondément machiste de la Sicile profonde. Pas de familles ou de couples s’attardant aux terrasses des cafés (d’ailleurs inexistantes) mais des hommes d’âge mur dont le regard se fait lourd et insistant au passage des étrangers. Habillés de leur plus beau costume pour la passeggiata (promenade du soir), nous les voyons se donner le bras et arpenter inlassablement la place, qui ne fait pas plus de 50m de long, faire demi-tour, repartir dans l’autre sens. Nous nous demandons de quoi ils peuvent bien causer, ces hommes qui ont grandi selon les règles de l’honneur et du silence à tout prix, la célèbre omertà subtilement décrite par des auteurs siciliens comme Leonardo Sciascia ou Stefano Malatesta.
C’est avec un léger frisson que nous apprenons par la presse que Gangi est encore considéré un haut-lieu de la mafia, alors que le boss tristement célèbre Bernardo Provenzano se fait arrêter à une centaine de kilomètres de là. Cette région traîne depuis toujours comme une tare sa sulfureuse réputation de non-droit, et les magistrats ont toutes les peines du monde à y faire respecter la loi. Inévitablement on resonge aussi à la souffrance des femmes, décrite dans le très beau roman autobiographique de Lara Cardella, ‘Volevo i Pantaloni’ (littéralement : je voulais des pantalons). Née au début des années 70, elle y décrit le climat désespérément étouffant de la Sicile du centre et le combat courageux d’une jeune fille cherchant à s’en sortir.
Situé en dehors du village, l’agritourisme Gangivecchio , géré par la même famille depuis des siècles, est construit sur le site d’une abbaye bénédictine homonyme du XIVème. Abandonné par les moines vers 1654, le monastère demeura sans occupants jusqu’au moment où il fut loué par le baron Bongiorno. La famille Bongiorno s’éteignit peu avant 1800 et son dernier héritier légua le monastère dans son dernier testament à l’archevêché de Palerme, qui le mit en vente un demi-siècle plus tard. Le meilleur acheteur fut le Chevalier Vincenzo Tornaben, ancêtre de l’actuel propriétaire Paolo Tornabene. Les lignes pures et sobres de la magnifique façade couleur ocre du corps principal, la quiétude des jardins et de la campagne environnante ainsi que la rusticité élégante des chambres nous font quelque peu oublier une certaine brusquerie dans l’accueil. Nous avons opté pour une formule demi-pension (avec raison, car il ne paraît y avoir aucun restaurant dans les environs immédiats). Les mets présentés au repas du soir sont frais et succulents, quoi que un peu lourds pour ceux qui privilégient les légumes au gibier. Nous sommes par ailleurs séduits par l’ambiance conviviale de leur table d’hôte (non-anglophones s’abstenir !) Visiblement, la grand-mère du propriétaire jouit d’une excellente réputation aux Etats-Unis où elle a publié de nombreux livres de cuisine, et bon nombre de nos convives américains ont fait le déplacement dans l’unique but de mieux connaître sa cuisine.
Nous ne nous lasserons pas de découvrir les paysages environnants dans les jours qui viennent. Gangi constitue une base privilégiée pour de nombreuses excursions dans les Madonie et dans le Parc Naturel Régional du même nom avec ses 40.000 hectares protégés. Des plantes rares et endémiques parmi les hêtres et les châtaigniers omniprésents, des pics montagneux (le Pizzo Carbonara culmine à 1979m), une faune protégée (daims, belettes, marmottes) constituent tout le charme de se parc qui se pare au printemps de la robe jaune vif des genêts en fleur. Quand le besoin de ravitaillement- culturel ou culinaire – se fait sentir, les anciens bourgs médiévaux se laissent deviner à la silhouette de leurs églises jouant à cache-cache derrière les cimes. Seule la flânerie nonchalante à travers leurs centres historiques permet d’en dévoiler les richesses.
Parmi ceux que nous aurons visité (Petralia Soprana et son pendant inférieur à flanc de montagne, Petralia Sottana, Polizzi Generosa), réservons une mention spéciale à Castelbuono. Une magnifique vallée alpine, une route tortueuse filant tout droit vers l’azur de la mer en contrebas, et nous voici arrivé dans cette bourgade nettement plus animée que les autres. Ici était le fief des Ventimiglia, les seigneurs qui régnèrent sur les Madonie de1316 au 17ème et dont le château porte encore le nom. La Chiesa del Crocefisso et sa tour recouverte de carreaux de faïence polychrome, mais aussi sa succulente cuisine finiront de nous ravir. Juste à l’écart d’une rue reliant entre elles les deux places principales se trouve le restaurant Nangalarunni dont la spécialité sont les champignons et tout particulièrement les cèpes ou porcini. Pas de terrasse sur rue mais une salle un peu obscure où l’on savoure presque religieusement cette cuisine ‘du terroir’ à cent lieues de ce qu’on trouvera en descendant vers la mer, à moins d’une heure par la route.
Castelbuono en effet est le dernier rempart de la Sicile préservée, celle qui nous tient à cœur et qui porte en elle tout le poids et la richesse de ses coutumes non contaminées. L’étape suivante sera en effet Cefalu la mondaine et son côté monégasque en miniature…mais ça c’est une autre histoire.





