Soudan
Soudan : Les pyramides oubliées de Meroe

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Eric Bataille | 17.11.2003 | 1111 visites | 0Favoris |
Eric Bataille

Soudan : Les pyramides oubliées de MeroeMidi à Meroe. Le soleil culmine au zénith. Cru, assassin, anesthésiant. De la lumière aveuglante du désert de Nubie aux ténèbres sépulturales de la crypte, je dois descendre cinquante mètres d’un escalier vertigineux et patiné. Faiblement éclairé par une torche capricieuse, j’entame mon voyage vers l’inconnu et l’histoire. Si aucun faux pas ne m’expédie prématurément au " pays des morts ", encore quelques marches et je rejoindrai le royaume des pharaons noirs, une fabuleuse civilisation vieille de plus de cinq mille ans. Dans une tiédeur moite et douillette, comme dans le ventre de la terre, j’atteins enfin le fond du puits et y découvre, hébété, époustouflé, une véritable bande dessinée peinte il y a plus de deux mille ans. Sur les murs poreux et suitant du tombeau, une multitude de personnages polychromes semblent s’animer à la lueur vacillante des torches. Il y a des Dieux, des prêtres, des guerriers, des chasseurs, des chats, des scarabées... Les traits sont délicats et les couleurs encore vives. L’atmosphère est ensorcelante, à la limite du soutenable ! Il y a très longtemps, en 591 avant JC, le royaume de Kush, ancienne colonie égyptienne, s’effondre sous la pression des pharaons dissidents qu’il a défiés. Ses princes " déchus " s’installent alors au creux d’une cuvette désertique, tout près de la sixième cataracte du Nil. Ils y fondent le royaume de Méroe dont le rayonnement intellectuel et artistique perdurera plus de mille ans. On y rebâtît des pyramides. Un genre alors abandonné par les égyptiens. Mais à la place des monuments grandioses que sont Cheops, Cephren et Mikérinos au Caire, les dissidents engagent des travaux aussi gigantesques pour des pyramides plus petites et en beaucoup plus grand nombre. Après Napata, Méroe devient la capitale d’un fabuleux royaume qui s’étend autour du grand S que décrit le Nil dans le désert de Nubie.

Soudan : Les pyramides oubliées de MeroeLes nubiens bâtissent alors des temples imposants, des palais somptueux, des chapelles délicates. Ils creusent des puits, des cryptes, des tombeaux. Autant de chef d’œuvres architecturaux que l’on peut toujours admirer à Naga, Musawarat, Kema... Etabli au carrefour de l’Afrique Noire et de l’Egypte, le nouveau royaume s’enrichit vite grâce au commerce de l’or, de l’ébène, des peaux de fauves. Ils développent aussi de nouvelles industries comme celle du fer, alors inédite en Afrique. C’est un âge d’or pour les arts. D’Hérodote à Pline, nombreux sont les Anciens à vanter les céramiques, les poteries, les bronzes, les bijoux de l’Empire qui enverra même un ambassadeur à Rome. Une histoire exceptionnelle jusqu'à ce que le roi Axoum d’Ethiopie n’envahisse le royaume et le détruise et les tribus nomades des Nobas s’y installent après le IVème siècle.

Soudan : Les pyramides oubliées de MeroeAujourd’hui, deux petites journées de piste depuis Khartoum, la capitale du Soudan, mènent en ces lieux magiques. Alors que l’Egypte n’en finit pas d’être ratissée par les archéologues de tout poil, que les cohortes de touristes font la queue devant les monuments et que les bateaux hôtels se succèdent et se ressemblent sur le fleuve sacré, la Nubie demeure un vrai pays d’aventures. Isolés au milieu des sables, des centaines de sites attendent un chercheur, un visiteur, un admirateur... Il y a là des temples, des cryptes, des sculptures à profusion. Il suffit parfois d’un coup de vent sur une dune pour mettre à jour des poteries enfouies depuis plus de vingt siècles. Pendant des semaines, j’ai exploré à pied et en Land Rover l’immense S que dessine le Nil dans le Nord du Soudan. J’ai traversé les déserts de Bayuda, longé le désert lybique... A Kema, une poignée d’archéologues grattaient lascivement le grand Deffuia, une immense butte de briques d’argile qui servait de comptoir commercial il y a près de deux mille ans. A Méroe, j’ai sillonné sans relâche, la cinquantaine de pyramides qui surplombent le désert. Fébrile, émerveillé comme l’enfant que j’étais soudain redevenu. J’ai longtemps cherché les ruines de Naga et de Musawarat, un ensemble de temples gréco-romains caché au fond d’une cuvette sablonneuse. A Karima, j’ai déliré devant les ruines du grand Temple dédié à Apedemak, m’inventant des histoires et des trésors imaginaires.

Soudan : Les pyramides oubliées de MeroeA Dongola, j’ai embarqué sur un bac rouillé, grinçant et surchargé pour une traversée du Nil, à l’heure où les dernières lueurs du crépuscule rosissent les murs de roseaux... Une fois sur l’autre rive, comme tous les autres voyageurs, j’ai aidé à faire gravir les berges abruptes à d’antiques camions Bedford qui s’enfonçaient aussitôt dans le désert dans des tourbillons de poussière. Parfois, j’en ai croisé, en panne dans une ornière ou immobilisés hors-piste. Malgré la chaleur accablante, les passagers patientaient sereinement à l’ombre du châssis, souriants, imperturbables sauf à offrir des fruits aux voyageurs de passage. Pendant des jours, j’ai roulé droit devant moi au gré de mes envies et des indications du compas... Ne m’arrêtant que le soir, un peu avant le coucher du soleil. Puis, je m’installais confortablement sur un tapis moelleux, à l’abri du vent, devant un feu d’acacias, un verre à la main. Plus tard, tandis que mijotait le dîner sur la braise, je rêvais devant le ciel nocturne et ses étoiles si lumineuses. De temps en temps, je quittais l’austérité du désert pour la luxuriance des berges du Nil, histoire de savourer d’autres plaisirs. Comme celui de fouler des tapis d’herbes drues et parsemés de fleurs ou d’entendre bruisser le vent dans les tamaris. Déguster un café à la cardamone en compagnie de Nubiens souriants, accepter l’hospitalité d’une sieste à l’ombre d’un patio naïvement décoré de crocodiles et d’autres divinités antiques. J’ai ainsi laissé s’écouler d’innombrables après-midi au bord des cataractes qui jalonnent le fleuve. Même si la baignade y était impossible en raison des redoutables crocodiles et des parasites sournois, ce furent des moments inoubliables. Pourtant, ces oasis sont rares car, entre le fleuve et le désert, il n’y a guère que quelques centaines de mètres de cultures où poussent coton, légumes et surtout hibiscus d’où provient la boisson nationale que l’on boit chaude ou glacée : le carcadet. Au delà de cette mince bande verdoyante transitent les dernières caravanes de sel vers des points ignorés des cartes, avec toujours la quête vitale de l’eau. Alors parfois, temples et pyramides revivent le temps d’une réunion de nomades autour d’un puits plusieurs fois millénaires...

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