
Syrie
Syrie : Errance dans la vieille ville de Damas
La vieille ville est une rencontre inattendue, un joyau ancien, dans lequel la marche devient une sorte d’errance indéfinissable dans le temps. Sous la brûlure insistante du soleil, dans l’entrelacs des rues tortueuses, la mémoire resurgit. Les mots disparaissent pour laisser place au désir. Désir qui semble reprendre un questionnement lointain, oublié. Ici, le temps se mesure différemment, la catégorie même du temps semble abolie. Présent et passé cohabitent. Le récit des origines est là, prêt à être lu.
Perdue dans une sorte de volupté abstraite, je marche dans la vieille ville, accompagnée en esprit par des phrases entendues : Damas la plus ancienne capitale du monde, Damas grain de beauté sur la joue du monde, Damas halo de lune sur la terre, Damas figure du Paradis, calice au milieu des fleurs. Il est connu que Mahomet aurait refusé de s’y rendre, ne voulant pas entrer deux fois au paradis. On dit aussi, que parvenu à l’orée du verger, il n’osa pas entrer de crainte de perdre le Ciel et de commettre un pêché.
Saint Paul
Difficile d’être dans la ville sans évoquer Paul, l’apôtre. Trois ans après la mort du Christ, Saül de Tarse a pour mission d’arrêter et de persécuter les chrétiens, ces nouveaux croyants. Alors que Saül arrive à Damas, sur cette route qui vient de Jérusalem, un éblouissement céleste le jette à bas de son cheval. Une voix lui parle, il reste frappé de cécité pendant trois jours. De persécuteur, il devient apôtre, illuminé de Jésus Christ. Il trouve son « chemin de Damas », expression qui désigne sa vocation. Saint Paul va fuir la ville, il va s’en échapper, dans une corbeille suspendue à une corde, par le rempart. On visite encore aujourd’hui la chapelle Saint Ananie et Bab Kissan, la porte de Saint Paul. La rue Bab Touma est la principale rue commerçante du quartier chrétien. Tout autour, des églises et des écoles attestent de la présence importante des chrétiens d’Orient.
Envoutée par les souks…
Un des plaisirs particulier de la vieille ville est de cheminer dans les rues écrasées de soleil et de se retrouver dans les souks. Là, la lumière glisse soudain discrètement, sombre et belle. S’arrêter, se laisser porter par la foule. Rien n’existe plus que des sensations. Dans l’air, flotte une odeur d’épices, de café, de tissus. Des paniers ronds ou des sacs de jute posés à même le sol sont remplis de fleurs séchées, de graines, d’écorces de fruits, de safran, muscade, girofle, cardamome. Les cris aigus des marchands ambulants se mêlent au brouhaha des passants, dans le fouillis des ruelles. Les échoppes sont toutes petites et variées, elles débordent de marchandises. Les vendeurs de pacotilles hèlent le passant, ils vendent de tout, même des cigarettes à la pièce.
D’anciens caravansérails ottomans adossent leurs voûtes entre les boutiques, ils servent encore d’entrepôts.
J’avance dans le souk, assaillie de parfums, de couleurs, de bruits, de rythmes musicaux. Les dinandiers martèlent le cuivre, les marchands d’eau font cliqueter leurs petites tasses, un marchand de café ambulant interpelle la foule d’une voix chantante. Les ruelles débordent du flux mouvant de la foule grouillante de Syriens musulmans ou chrétiens, de Bédouins, Druzes, Arméniens. Se côtoient des femmes voilées de noir, des paysannes aux robes brodées, avec des femmes en jupes courtes ou blue-jeans. Les hommes portent des uniformes militaires, des djellabahs, des Galabiehs ou des costumes sombres. Foulards, voiles, turbans et keffiehs aux petits carreaux noirs ou rouges se mélangent.
Les marchands de chaussures, d’objets incrustés, d’antiquités, de vêtements, de tissus, des drapiers, des bijoutiers aux vitrines faites de rideaux d’or se disputent les clients. Je m’arrête un instant dans l’atmosphère douce du souk aux tissus. Les étoffes sont unies, rayées, imprimées de grandes fleurs. Des cotonnades, des toiles solides, des lainages, des satins, des soieries, des tissus fins et vaporeux m’enveloppent.
Assise dans une minuscule boutique, un verre de thé brûlant à la main, j’écoute le marchand de nappes, dans un français approximatif et rafraîchissant me parler de Catherine Deneuve et du Général De Gaulle. Il fait l’éloge de ses tissus, les effleure, les fait caresser, sentir. Il m’explique que les damas étaient des pièces de soieries dont les fils d’or et d’argent étaient tissés de façon à ce que la lumière soit retenue. Il évoque l’acier damassé et m’apprend comment le métal devenait souple et résistant après avoir été trempé, martelé et orné de fines moirures. Les lames damasquinées et la soie ont permit que le nom de Damas fasse partie du langage courant. Dans le scintillement et l’empilement de ses étoffes il me vend deux merveilleuses nappes, après quelques débats sur le prix, mais juste pour le plaisir de parler, de se rencontrer.
Dans l’entrelacs des rues tortueuses, des trésors
Le jour éclate en sortant du souk Hamidiyeh. Les vestiges du propylée romain de l’ancien temple de Jupiter, juste devant la Grande Mosquée apparaissent sous la brûlure insistante du soleil. Des colonnes corinthiennes supportent encore, depuis le IIIe siècle, des linteaux maintenant cassés.
Ici, dans le périmètre étroit et resserré de la vieille ville les siècles se juxtaposent. Le passé est omniprésent ne serait-ce qu’à travers les trésors architecturaux laissés par les occupants successifs. Le présent a l’air d’être en marge du temps. Cette ville ouvre à autre chose. Ce qui s’y rencontre n’est pas seulement l’histoire des civilisations, mais quelque chose de notre propre histoire, quel que soit l’endroit d’où l’on vienne.
La confrontation n’est pas légère. Elle renvoie à l’usure du temps, à la notion du temps avec ce qu’elle porte de vie, de mort, d’irréversibilité. Le temps s’écoule inexorablement partout, ici plus qu’ailleurs.
La Grande Mosquée, fierté de Damas, a été édifiée au VIIIe siècle. Elle inclut dans ses murs une église qui, elle même a été construite à l’emplacement du temple dédié au Dieu Hadad, l’araméen. La Grande Mosquée protège le tombeau du prophète Yahya, le Saint Jean-Baptiste chrétien. Chef d’oeuvre, parée de mosaïques aux reflets d’or, foyer de la spiritualité Islamique, on dit que la Grande Mosquée subsistera 40 ans après la destruction de monde.
L’appel à la prière se répète cinq fois par jour. Cinq fois par jour, depuis le début du VIIIe siècle, Damas est traversée par la voix du muezzin qui psalmodie. Cette voix s’élève du haut des multiples minarets, trapus ou élancés, qui s’inscrivent sur le ciel de la ville. A l’angle sud-est de la Grande Mosquée se dresse le minaret de Jésus. Selon certaines traditions, Jésus serait déposé là par deux anges à l’approche du jugement dernier.
Dans l’entrelacs des rues tortueuses, la mémoire resurgit. Les empreintes des caravanes sont effacées, mais le récit de l’histoire est là. Il faut oser se jeter dans le trafic intense et le vacarme de la ville. Le flot des passants déborde toujours les trottoirs. Il faut apprendre à marcher dans les rues grouillantes de monde, dans
le bruit de la foule.
Passez le porche des demeures damascènes…
Qui pourrait se douter que dans l’enchevêtrement des petites rues bordées de murs de pierres, les porches de bois sobres et nus abritent des maisons damascènes dont la beauté dépasse tout ce dont on peut rêver. Il est difficile de décrire l’émotion à respirer l’air d’un de ces jardins intérieurs. Fleurs, grenadiers, sycomores, abricotiers, orangers, citronniers, saule de Perse, odeurs suaves, lumière, frémissements de l’air.
Dans cet espace protégé des rumeurs de la ville, l’eau s’écoule du bassin au cœur du patio. Le patio est l’espace principal, l’essence de la maison. C’est le passage obligé pour se rendre dans n’importe quelle pièce. Il s’expose au plein ciel syrien, il est le réservoir de fraîcheur de l’été et facilite le réchauffement des pièces du Nord l’hiver. C’est lui aussi qui sépare l’espace privé de l’espace public. Quelquefois, le soir venu, installé sur des coussins et des tapis on peut écouter des musiciens, en rêvant.
Une errance dans le temps, dans l’histoire…
Des gens ont aimé cette ville, d’autres l’ont occupée, certains l’ont ruinée, embrasée, désertée, pillée, comme Sargon II en 721 avant JC. Les romains l’ont rendue plus belle en édifiant une ville nouvelle. Les croisés se sont brisés sur les remparts en 1148, mais il ont rapporté « la rose de Damas ». Elle aurait donné naissance à toutes les variétés que l’on connaît maintenant.
Le vieux Damas a vu se succéder des Hébreux, des Assyriens, les Babyloniens d’Hammourabi, puis ceux de Nabuchodonosor, des Perses, des Macédoniens, des Nabathéens, des Romains. En 661, la ville devient Musulmane, elle accueille le califat Ommayade, les Abassides eux préféreront Bagdad comme capitale.
Les Turcs Seldjoukides s’installent, puis les Mongols, les Mamelouks, les Turcs Ottomans, les Français, avec ce Mandat qui a duré de 1920 à 1946. Damas devient la capitale de la Syrie indépendante en 1946.
L’air ici, est imprégné de quelque chose d’impalpable. Marcher dans ce bain de poussière, dans le flux mouvant de Syriens pressés, dans un paysage qui n’est que dans le fondamental me donne le sentiment de retrouver la vue, l’odorat, l’ouïe. Je titube presque à l’idée de mettre mes pas, dans ces pas là, qui ont été ceux d’hommes et de femmes disparus depuis des générations. Pourtant, je me sens étonnamment vivante.
info plus
Pour se remettre d’émotions si denses, si profondes, pour poser ses paquets remplis d’épices, de bijoux, de tissus, de tapis, d’objets artisanaux, rien ne vaut une halte au café Nofara , à l’ombre de la Grande Mosquée.
Beaucoup de restaurants se sont ouverts dans la vieille ville, le soir, on dîne dans les cours, autour des bassins des maisons traditionnelles rénovées. (Zeitouna, Bab Charki, 24, rue Zeitoun).
Un guide avec de belles photos : Syrie, ed. La Manufacture, de C. Delpal et M. Carbonare.
Un site : http://babsouria.online.fr
Le Centre Culturel Français, rue al-azmet 224 61 81
Notes de la rédaction
Françoise est l’auteur de plusieurs ouvrages à propos de la Syrie et du Moyen Orient :
Bîmâristâns, lieux de folie et de sagesse (La folie et ses traitements dans les hôpitaux médiévaux au Moyen-Orient) essai. Collection Comprendre le Moyen-Orient, L’Harmattan 98.
Syrie, un voyage en soi, L’Harmattan. Récit. 2000
Le Caravansérail, L’Harmattan. Roman. 2002





