
Tasmanie
Tasmanie : Le diable de l'île du bout du monde
Soudain, un cri monte dans la nuit. Entre feulemen
Un son qui démarre dans les graves, s’emballe vers les aigus avant de se fondre en un fouillis de borborygmes inhumains. C’est un vrai cauchemar sonore qui vous donne des crampes dans le ventre, à ne pas mettre entre toutes les oreilles !
Impossible de localiser la Chose dans l’impénétrable fatras végétal où nous nous débattons. Une mère vampire n’y retrouverait pas ses petits ! Nous ne sommes ni dans les Carpates, ni dans la selva amazonienne mais dans la forêt pluviale de Tasmanie, une petite île isolée aux antipodes de l’Europe. La Bête se rapproche dans un bruissement étouffé de fougères moites et d’humus piétiné, nous encercle avant de bondir soudainement sur une souche voisine. Après l’épouvante, c’est la franche rigolade !
Même si la fourrure de la Bête s’avère d’un noir profond comme les ténèbres et la gueule aussi rouge incandescent que les flammes de l’enfer, elle est à peine plus grosse qu’un chat rondouillard, mais n’en continue pas moins à nous harceler de ses obscénités vocales.
" - Maintenant, tu connais le Diable de Tasmanie, le loubard des forêts australes " me présente Mike, le ranger.
Depuis une semaine, il est mon guide dans un des coins les plus mystérieux et bizarres de la planète : la forêt pluviale de Tasmanie. Le jour, nous arpentons d’un pas sportif crêtes et gorges rocheuses qu’érodent en permanence l’air et l’eau. La nuit, nous nous glissons furtivement dans la forêt à la recherche de ses habitants. Tous des noctambules à poil long, pour mieux supporter les rigueurs du climat.
Avec une bonne frontale, beaucoup de patience et un peu de chance, on y croise l’adorable et minuscule pigmy opossum, le potorus (un kangourou de poche qui ne dépasse pas les 30 centimètres), des wallabies " en manteau afghan " et aussi l’incroyable ornithorynque.
Son apparence est tellement bizarre que le premier exemplaire envoyé en Angleterre y sema panique et consternation. On crut à une farce ! Imaginez une taupe dodue pourvue de petits yeux myopes, de palmes aux extrémités, d’une queue de castor, d’un bec de canard et d’une fourrure de loutre. En plus, il pond des œufs, allaite ses petits et camoufle un éperon venimeux pour mieux se défendre. Un véritable puzzle zoologique, simple conséquence biologique de l’isolement extrême de l’île.
L’île mystérieuse
Isolée entre les océans Indien et Pacifique et les mers australes proches de l’Antarctique, la Tasmanie est une île à part. Le détroit de Bass aux courants redoutables la sépare radicalement de l’Australie continentale. Les tempêtes des quarantièmes rugissants, qui n’ont rien eu à se mettre sous le souffle depuis le Cap Horn, la traverse en permanence et la grande houle des vents dominants vient mourir sur ses plages désertes et dans ses lagunes cristallines.
Avec sa forêt vierge impénétrable, ses montagnes balayées par les vents, ses rivières tumultueuses et ses plages désertes, c’est l’île mystérieuse dont on a tous rêvé, enfant !
Si aujourd’hui, cette insularité du bout du monde est un bonheur pour tous ceux qui aiment l’aventure et la nature, ce fût longtemps un piège impitoyable pour les hommes qui y vécurent.
D’abord, pour les aborigènes qui l’habitèrent pendant des millénaires et qui vont très vite souffrir de l’arrivée des premiers colons blancs, en fait des forçats et des renégats déportés. La confrontation est violente et inégale et leurs fragiles canoës d’écorce bien trop frêles pour fuir à travers le détroit de Bass.
En 1876, le dernier aborigène de Tasmanie est discrètement enterré !
Chez les Européens aussi, l’histoire sera souvent tragique. Aussi sinistrement renommé que celui de Cayenne, le bagne de Port Arthur, planté au bout d’une presqu’île aujourd’hui bucolique, en est le souvenir le plus fort avec ses deux mille tombes oubliées sur l’île voisine du Diable.
Dans l’enfer vert
Le rugissement de la tronçonneuse remplit la forêt.
Impeccable dans son uniforme repassé et aussi digne qu’un Lord anglais, Mike nous taille un passage dans le végétal. On se croirait dans une éponge chlorophyllée !
Des guirlandes de mousse en dentelle dégoulinent des branches, les troncs sont caparaçonnés de lichens et autres moisissures et chaque nouveau pas se fait à l’aventure dans fouillis détrempé de racines et d’inconnu.
" Stop ! ". Mike me retient fermement par la manche et taillade résolument le sol qui s’avère être la voûte supérieure d’arbres rampants au dessus du vide entre deux collines. " J’en connais qui sont tombés de plus de 30 mètres ! ". Il faut se méfier de tout ! Du sol qui se dérobe brusquement, de cette grosse souche apparemment solide qui explose en poussière d’arbre au moindre contact ou de ce tronc imposant qui bascule sous le simple appui d’une main, miné par l’humidité et le temps.
Depuis ce matin, nous avons progressé d’un petit kilomètre, une moyenne normale pour Mike.
Parfois, au détour d’une clairière, on bute sur une silhouette gigantesque. La nuque à beau se casser, le regard chercher un quelconque repos horizontal, la verticalité de la chose dépasse l’entendement. C’est un pin Huon, un des arbres les plus extraordinaires de notre planète qui peut vivre plus de 2000 ans et dont la cime, écrétée par les tempêtes, se balance mollement à plus de cent mètres du sol, bien au dessus de la canopée.
En fin d’après-midi, un flash de lumière nous éblouit avant de nous submerger. C’est la fin de notre petite virée dans une rain forest vraiment impénétrable.
Nous quittons l’obscurité relative de la forêt pour la clarté pastel d’une fin d’après-midi sur un lac de montagne où l’hydravion du retour nous attend en tirant doucement sur son mouillage.
Le temps de labourer les flots et nous survolons un fabuleux paysage de lignes de crêtes et de vallées profondes. Les ombres chinoises moutonnent en dégradé jusqu’aux confins de l’horizon. Dans le ciel, les nuages filent vers l’Est à toute vitesse, comme dans un film accéléré.
A mi-chemin vers Hobart, la capitale (environ 180 000 hab sur les 450 000 que compte la totalité de l'île), le vert profond de la canopée se transforme soudain en un tapis uniforme et mauve. Ce sont des champs de pavots destinés à l’industrie pharmaceutique. C’est somptueux, bucolique, doux à l’œil. C’est cela aussi la Tasmanie !
info plus
Ce reportage a été réalisé en Tasmanie, au départ de Hobart.
Pour se rendre en Tasmanie :
- Les meilleures compagnies : Qantas, British Airways, Singapour Airlines, Malaysian, AOM (22 à 24h de vol). Puis, de Sydney à Hobart, plusieurs vols quotidiens (environ 1h de vol) par les compagnies locales.
- Office de tourisme d’Australie (qui informe aussi à propos de la Tasmanie) : 4 rue Jean Rey 75015 Paris tel 01 40 59 34 72.
- Ambassade d’Australie, même adresse, tel 01 40 59 33 00.
Climat : nous sommes dans l’hémisphère sud, les saisons sont inversées par rapport à l’Europe. Hiver de juin à août, printemps de septembre à novembre, été de décembre à février, automne de mars à mai.
En Tasmanie, le climat est principalement tempéré et frais mais les conditions climatiques peuvent rapidement évoluer dans la même journée (pluviométrie importante). Nous sommes sur la latitude des 40ème rugissants….
Découverte individuelle : il est fortement conseillé de passer par une agence locale, ou, au minimum, de prendre conseil auprès de l’office de tourisme à Hobart. Vous pourrez ainsi mieux profiter de la nature tasmanienne : randonner autour de Craddle Mountain, descendre la rivière Franklin en raft, explorer la côte sud-ouest en bateau…
Pour un complément d’infos :
http://www.parks.tas.gov.au/wildlife/mammals/devil.html La page spéciale ” Diable” du site des parcs nationaux de Tasmanie. Vous pourrez y découvrir son cri en format real audio.
http://www.chez.com/amandy . “objectif Australie”, un petit site pratique avec quelques informations et de belles images “génériques”





