En ce mois de juin, Kathmandou hésite entre les ondées soudaines, initiatrices d’odeurs lourdes, musquées et mystérieuses et un soleil timide, voilé par une pollution endémique.
Dans une semaine, j’ai rendez-vous à Lhassa, capitale mythique du Tibet. Je peux prendre l’avion des lignes intérieures chinoises ou, comme me le conseille un ami, m’y rendre en voiture. La route sera longue, aléatoire, parfois épuisante mais assurément exceptionnelle. Comment résister à une telle invitation au voyage ?
En une journée, l’ami agent de voyage organise mon périple et négocie mes visas. En attendant ma future chevauchée en altitude, je déambule au gré du hasard dans Kathmandou qui fut abondamment racontée, photographiée et surtout fantasmée par des cohortes de grimpeurs et touristes. Je suis littéralement bluffé par l’authenticité de la ville, la gentillesse de ses habitants et le bien-être à y flâner.
Au crépuscule, guidé par mon chauffeur, je me retrouve au dessus de la Ragmati, la rivière de Kathmandou, à me promener au milieu d’innombrables chapelles délicatement ouvragées et squattées par des bandes de singes farceurs. Le site est majestueux et surplombe la rive où l’on incinère les morts. Jour et nuit, les corps se consument sur les " ghats " funéraires, des bûchers dont la quantité de bois est directement indexée sur le patrimoine de la famille. Quand il ne subsiste plus de l’enveloppe charnelle qu’une dérisoire poignée de cendres, on la disperse simplement dans le courant indolent de la rivière. Contrairement aux sites " de ce genre " ailleurs dans le monde, l’endroit exhale une quiétude apaisante et sereine, jamais sinistre.
Le lendemain, une première étape touristique me fait traverser le Népal via les villes saintes de Bhaktapur et de Bodenath. En fin d’après-midi, les touristes disparaissent définitivement du paysage de plus en plus austère. La route quitte les terrasses cultivées pour se forcer un passage dans des vallées abruptes et rocailleuses. Les visages affables et souriants se minéralisent en masques sévères au fil des kilomètres, jusqu'à Tapopani, dernier village népalais avant la frontière.
D’après mon programme, j’ai rendez-vous demain avec mon taxi, au Tibet, à environ 10 km et 1200 m d’altitude plus haut. Avant, je dois franchir un no man’s land " interdit mais toléré ", uniquement fréquenté par des cantonniers que surveillent des miliciens chinois.
En attendant, je descends dans une " auberge " au confort minimaliste, dîne de riz et de lentilles et dors d’un sommeil léger sur une paillasse douteuse.
Au matin, après un frugal petit déjeuner d’ermite, je franchis enfin le pont de l’amitié qui me sépare du Tibet. Je marche, encore assoupi, dubitatif et pestant déjà contre mon copain organisateur du voyage, quand un véhicule militaire chinois me coupe brusquement la route et me propose, moyennant un confortable pourboire en dollars, de me déposer au poste frontière. Je n’hésite pas une minute et m’élance, en " estafette " vers mon taxi au pays des neiges...
Sur les bas côtés de la piste défoncée, des dizaines d’ouvriers, hommes, femmes et enfants, bêchent, ramassent, grattent inlassablement la terre. Leurs visages exsudent la passivité et la tristesse.
Une heure plus tard, une barrière s’ouvre devant mes visas, je suis au Tibet !
De l’autre côté, une jeep m’attend, bleue comme le ciel indigo. Le chauffeur et l’interprète obligatoire me sourient. Après des présentations succinctes, nous partons et grimpons irrésistiblement vers le Pays des Dieux.
Très vite, je respire difficilement. Mon cœur s’affole, mes yeux se voilent de mouches noires tandis que mes voisins sourient imperturbablement. L’altimètre se laisse aller...
Au bout d’une heure, Dorge, prudent, me propose un arrêt. Nous sommes au col de Lhakapala La à 5250 mètres d’altitude. Pendant que je récupère difficilement, un gamin espiègle déboule allègrement en vélo, la pédale vive et oxygénée. Ce doit être ça le Tibet !
Le soir, après avoir longtemps roulé à travers des paysages désertiques et spectaculairement photogéniques, nous nous arrêtons dans un hôtel construit au milieu de nulle part. Je dois être le seul client car je ne rencontrerai personne ! Isolé dans ma forteresse, à l’autre bout de la ville, j’espérais beaucoup du dîner. Hélas ! Je mangerai seul à une table tournante ronde et pléthorique, dans une salle à manger vide et aussi vaste qu’une cathédrale où résonne lugubrement le moindre de mes gestes. Les plats défilent, monotones, pendant qu’" aux cuisines ", on " invite " mon chauffeur et mon interprète à dîner de leur côté !
Le lendemain, nous reprenons la piste qui mène à Lhassa, pour une épopée inoubliable à travers les hauts plateaux désertiques. Quelle que soit la direction où l’on regarde, des montagnes éblouissantes barrent l’horizon.
Comment oublier le village de Tingri, niché à plus de 4300 m d’altitude sur une terrasse donnant sur les faces nord de quelques uns des plus prestigieux sommets de l’Himalaya : le Makalu, le Lothse, le Sho Oyu, l’Everest...
Parfois, des tentes trapues et noires ponctuent des prairies au vert dru claquant et des vestiges archéologiques s’accrochent aux versants dénudés.
A Gyantse, après avoir arpenté le Khumbum, impressionante tsupa aux 60 chapelles, nous errons dans des rues rectilignes et désertes où souffle une brise glacée qui vous déshydrate en quelques pas. Puis nous nous sommes abrités tout naturellement dans une arrière salle enfumée d’un tripot...
C’est ainsi que j’ai découvert le Sho, le jeu de dés local, en compagnie de " locaux " à la mine patibulaire et à la tchuba (manteau de fourrure aux manches démesurées) tannée par les éléments et la crasse. Tout en dégustant un authentique thé tibétain, la boisson incontournable et barattée à base de thé bouilli, de sel et de beurre rance... Ce dernier avait certainement traversé plusieurs génération...
Un autre soir, j’ai dormi dans un immense hôtel en béton et marbre, de style néo-classique " à la chinoise " où j’étais apparemment encore le seul client. Malgré des dizaines de clés poussiéreuses à l’abandon sur le tableau, j’ai du négocier âprement afin d’obtenir une chambre de style tibétain à la place du lit Louis XV à couverture de nylon dont raffolent les Hans locaux. J’ai alors eu droit à une immense pièce lumineuse, meublée de coffres, d’un lit et d’une armoire délicatement peints de fresques religieuses et d’une profusion de tapis moelleux.
A Chigaste, j’ai parcouru le dédale de ruelles du monastère du Tashilumpo, à l’heure où ses toits d’or sont les plus flamboyants.
Un autre jour, lors d’un détour imprévu, j’ai longé un cimetière où des prêtres dépeçaient des corps avant de les offrir aux vautours lors de funérailles célestes.
Je me suis perdu dans le monastère de Sakya, le plus impressionnant de tous avec ses innombrables cours intérieures et ses murailles grises et austères ornées de bandes rouges, blanches et noires, les trois couleurs fétiches de la secte. C’est ici, dans la grande salle de prière, que j’ai ressenti le plus violemment l’âme sacrée du Tibet. Imaginez une salle gigantesque plantée d’imposants piliers de cèdre dont le faîte se perd dans l’obscurité, où les murs sont entièrement recouverts de dizaines de milliers de manuscrits anciens et de tankhas soyeuses, où d’immenses mottes de beurre sculptées se consument, où des coupes d’or débordent d’offrandes, où s’amoncellent tapis et coussins précieux, dans une atmosphère enfumée et lourde, imprégnée de senteurs d’encens et parcourue par de profondes vibrations musicales où semblent s’affronter grondement sourds de tambours, claquements acidulés de cymbales et plaintes lugubres de trompes...
J’ai aussi traversé le fleuve Tsangpo dans une barque en peau de yack tendue sur des baguettes de saule, en compagnie de nomades qui avaient troqué leurs montures pour des vélos chinois. Une fois sur l’autre rive, il se sont enfoncés dans les hautes herbes...
Parfois, des ruines accrochées à la montagne semblent rendre mes guides nostalgiques. Ce sont d’anciens monastères rasés par les chinois pendant la révolution culturelle.
Les heures s’écoulent, ponctuées de nombreux arrêts près d’un mât de prière où la brise agite " les chevaux de vent ", prières imprimées sur de simples morceaux de tissus que le vent emporte jusqu’aux Dieux ou à proximité de l’incontournable inscription sacrée " Om mani padme hum " (salut au joyau dans le lotus) peinte ou gravée un peu partout dans le paysage et qui répétée à loisir vous conduit directement au nirvana...
Nous avons aussi longuement suivi les rives du lac Yarmdrok, gigantesque tâche d’un bleu profond ourlée de prairies à l’herbe drue où paissent des troupeaux de yacks, où jouent des enfants, où rêvent et méditent leurs aînés.
Un matin, nous traversons les faubourgs de Lhassa. De très loin, à plus de 15 kilomètres, le fabuleux palais du Potala m’apparaît alors sur sa colline.
Je me fiche éperdument de savoir que c’est le plus grand bâtiment d’Asie avec son millier de pièces, que ses chapelles sont innombrables, ses caves sans fin, sa façade verticale sur près de 180 mètres... Son apparition est un moment inoubliable dans une vie.
A Lhassa, je me suis recueilli au Jokhang, lieu les plus sacré. J’ai piétiné des heures durant en compagnie de familles ferventes le long du Barkor, le chemin de pèlerinage qui en fait le tour. Je me suis incliné devant des lamas impoche qui, par simple contact frontal, m’ont prédit l’avenir.
J’ai marché des heures dans les ruelles tortueuses parcourues jour et nuit par une foule bigarré et fascinante. J’y ai côtoyé des militaires chinois amidonnés en tenue d’apparat, des femmes fières à la chevelure ornée de turquoises ou tissée de fils d’or, de nonnes timides au crâne rasé, des Khampas en goguette, le regard sauvage et couteau affûté à la ceinture.
J’ai aussi humé des parfums subtils dans les vergers opulents et les serres fleuries du Norbulingka, l’ancien palais d’été du Dalaï-lama.
Enfin, je me prépare à mon rendez-vous au pied du Potala. Un moine jovial m’y attendait, le torse à demi-dénudé en dépit du froid intense du petit matin.
Sans un mot, le souffle court et les jambes lourdes, je l’ai suivi le long de la volée de marches qui s’envole vers le Saint des Saints...
Hypnotisé par ses somptueuses bottes de cuir de yack brodé, j’ai lentement gravi la colline sacrée dans un état second, jusqu’aux terrasses enchevêtrées du sommet où nous nous sommes furtivement faufilés, dans un dédale de coursives mystérieuses et enfumées.
Au détour d’une simple cellule, un autre lama a surgi comme par magie d’une porte dérobée où je me suis engouffré. Je l’ai longtemps suivi au cœur du Palais, jusqu'à un jardin où m’attendait un grand lama dissident...
J’étais à l’heure à mon rendez-vous !





