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Turkménistan : En transit de Kounia-Ourgentch à Achgabat
La jeune femme se relève en titubant dans un nuage de poussière. Elle ramasse les chaussures qu'elle a perdues pendant la dégringolade, et remonte la pente. Elle retire le manteau en toile de jute qui était censé protéger ses vêtements. Elle le tend à sa sœur, qui l'enfile, s'allonge sur le sol, et roule en bas de la colline. Le rite de fertilité se répète une troisième fois lorsque son mari s'élance à son tour. Puis la famille se rassemble, les quatre femmes et les trois hommes récitent la prière, accroupis, les mains tournées vers le ciel. En contrebas de la bute, une vieille femme traverse le cimetière, une canne à la main : son foulard violet tranche sur le sol marron. Tout ici ne semble être que gravats et poussière.
Kounia-Ourgentch et les vestiges du passé
Kounia-Ourgentch est une petite ville située dans le nord du Turkménistan. Ce pays d’Asie Centrale, bordé par la mer Caspienne et l’Amou Daria, est assez mal connu. Après l’indépendance et la fin de l’Union Soviétique, le Président Niazov a mis en place un régime autoritaire et répressif, isolé de l’extérieur. Toutefois, malgré la fermeture du pays, un visa est délivré aux voyageurs qui se rendent d’Ouzbékistan en Iran par la route. Cinq jours de transit, calendrier en main.
Bien que dévastée à plusieurs reprises par des envahisseurs successifs, Kounia-Ourgentch a été une cité riche et florissante du delta de l’Amou Daria. Étape sur la route de la soie, la ville était alors un centre de commerce et de savoir qui comptait plusieurs bazars et mosquées. Ses universités accueillaient d’éminents savants, tel Avicenne. Aujourd’hui, seuls quelques vestiges ont résisté à l’abandon et aux razzias de Genghis Khan et Tamerlan (entre autres). Ces pépites sont éparpillées à la périphérie de la ville actuelle, sur ce qui ressemble aujourd’hui à un terrain vague. Le minaret Gutlugh Temur domine le site de sa silhouette effilée, qui s’élève à 64 mètres de hauteur. La mosquée attenante a disparu depuis longtemps. Tout autour, subsistent quantités de tombes, vagues tumulus de boue séchée, d’où émergent des arbustes rabougris. La brise chaude soulève la poussière et semble user un peu plus le terrain et ses quelques vestiges, faisant remonter à la surface des petits ossements. Des visiteurs admirent un instant la coupole émiettée du mausolée Torebeg, dont les décorations intérieures de couleurs bleues ont résisté au temps. Ils jettent un coup œil distrait au minaret, puis se dirigent sans tarder vers la colline des Quarante Mollah et ses promesses de fertilité. Selon les croyances turkmènes, cette colline, au milieu de ce cimetière géant, garantit fécondité aux femmes dont le corps en dévale les flancs. La prière et le rite dûment exécutés, les visiteurs époussètent leurs vêtements et quittent les lieux en prenant soin d’éviter une multitude de petits monticules de pierres. Ces cairns sont positionnés autour d’une branche, plantée dans le sol comme un arbre, et ornée de petites bandes de tissus décolorées par le soleil. Islam et superstition cohabitent sur ce lieu de pèlerinage.
Pour rejoindre le centre de la ville, les chemins traversent les champs de coton. Les femmes et les enfants récoltent la précieuse matière blanche, baluchons de ouate sur le dos. Grâce aux canaux d’irrigation, la région profite à nouveau de l’Amou Daria, véritable source de fertilité de la région, malgré l’assèchement progressif du delta. Les rues campagnardes sont mouchetées de petits morceaux de coton qui s’échappent des ballots entassés sur les charrettes.
Des écoliers et lycéens en uniforme noirs et blancs se rendent au bazar, principal lieu de commerce et de rencontre de la ville. Malgré la chaleur de l’après-midi, les vieux messieurs turkmènes portent leur chapeau de laine et un lourd manteau auquel s’agrippe leur longue barbe grise et pointue. Ils déambulent tranquillement entre les amoncellements de pains, de conserves, et les vêtements qui pendent. A l’automne, le raisin savoureux déborde des seaux et des étals. Les habitants au sourire doux sont curieux et aimables à l’égard des étrangers, mais restent malgré tout réservés : la surveillance exercée par les autorités leur a probablement enseigné la prudence et la discrétion. .
Traversée du Karakoum
Le territoire du Turkménistan, qui est un peu plus petit que l’Espagne, est essentiellement couvert de désert et compte moins de cinq millions d’habitants. La capitale Achgabat est située à 400 km au sud de Kounia-Ourgentch, à l’autre bout de la route qui traverse le désert du Karakoum.
Les taxis collectifs foncent et rebondissent sur la ligne droite cabossée à travers un paysage plat, de sable et de caillasse à perte de vue. Les cahots et les embardées pour éviter les nids de poule évitent que la torpeur s’installe complètement. Le long de la route, au milieu de nulle part, des yourtes témoignent que des gens vivent dans ce désert. De temps en temps, des troupeaux de chameaux apparaissent, broutant des buissons sans feuilles. Traditionnellement, les Turkmènes sont des nomades, mais beaucoup sont aujourd’hui sédentarisés. Sur ces terres arides, des oasis de pierres et de taules ont été bâties. Les habitants restant à l‘abris du soleil, les allées désertées ne sont ponctuées que de quelques Lada épuisées.
A Darvaza, le chauffeur s’arrête, claque la portière et disparaît derrière le capot où il verse une bouteille d’eau. « Chaud », lâche-t-il en russe, avant d’asperger ses cheveux avec le fond de la bouteille. Un homme apparaît au coin d’une maison, bravant la chaleur, le visage usé par le soleil et le vent. Il apporte un bidon d’essence qu’il vide dans le réservoir. Ces quelques litres, vendus à un tarif très bas, sont les miettes des richesses du sous-sol, qui regorge de gaz et de pétrole. D’importants gisements, exploités ou en cours d’exploration, constituent les principales ressources du pays et de ses dirigeants. Dans les environs, des cratères offrent le spectacle permanent du gaz en combustion.
A partir de Darvaza, la route est en meilleur état. Malgré les nombreux contrôles routiers, le taxi avance vite et bientôt la capitale se profile à l’horizon. Après huit heures de route dans le désert, les premières avenues ressemblent à une hallucination et les passagers du taxi écarquillent les yeux. Depuis les franges de la ville jusqu’au centre, les bâtiments d’une blancheur immaculée sont alignés le long de routes lustrées. Aux carrefours, des fontaines abondantes ont été installées . Dans la nouvelle banlieue sud, tout aussi étincelante, des autoroutes vides, et pourtant pourvues d’une signalisation routière dense, traversent les nouveaux chantiers de construction.
Achgabat, la ville blanche
Achgabat (« ville de l’amour » en turkmène) a été remodelée selon la volonté de Saparmourad Niazov, Président à vie des Turkmènes, jusqu’à sa mort en 2006. Le décès du Turkmenbashi (Père des Turkmènes) n’a toutefois pas remis en cause le contrôle et la répression politique. De même, le culte de la personnalité qu’il avait initié se poursuit. Des statues et des portraits occupent toute la ville. Son image est omniprésente sur les billets de banque, les bouteilles de vodka, les cahiers d’écolier. La couverture du Ruhnama est également reproduite des centaines de fois sur les murs, les enseignes ou le fronton de l’université. Dans ce livre, le Turkmenbashi a fixé les règles de vie des Turkmènes, dans ses grands principes et petits détails. L’ouvrage doit être connu de tous : il est étudié à l’université et monopolise les librairies.
Au coeur de la ville, l’Arche de la Neutralité, haute de 75 mètres, est surmontée d’une statue dorée du Turkmenbashi, les bras levés vers le ciel, le visage en permanence éclairé par les rayons du soleil : la statue est en effet fixé sur un socle qui suit la course de l’astre solaire. La lumière du soleil se réfléchie également sur les immenses palais de pierres et de marbre blancs, couronnés de coupoles. Le drapeau national flotte sur ces bâtiments qui abritent des administrations, des musées et surtout le palais présidentiel, dont il est impossible de s’approcher.
Entre ces palais, les esplanades monumentales sont figées, hérissée de lampadaires trop nombreux. Seul le ballet des jets d’eau de l’arrosage automatique anime les pelouses et les espaces verts. Les passants et les véhicules sont rares. Seul ou par paires, des policiers montent la garde à chaque coin de rue. Des agents d’entretien nettoient des trottoirs et des routes déjà propres. Des jardiniers peaufinent des arbustes parfaitement taillés. Dans les parcs, les bancs ombragés par les pins restent inoccupés et les allées bordées de fontaines et de rosiers restent vides de flâneurs. Même le dimanche après-midi, qui est pourtant le congé hebdomadaire officiel.
Bazar de Tolkuchka
En fait, le dimanche, la ville se donne rendez-vous au bazar de Tolkuchka, à quelques kilomètres. Pour s’y rendre, il suffit de héler l‘un des nombreux taxis non officiels qui quadrillent la ville, tous les chauffeurs connaissent l’endroit. Sur le trajet, les nouvelles constructions grignotent les quartiers traditionnels où vit la population. Les petites maisons sont détruites et les habitants partent s’installer en périphérie dans des tours ternes et insalubres. Ils bénéficient de l’eau et de l’électricité gratuites, mais les coupures sont fréquentes, et l’eau qui sort des canalisations est plus trouble que celle qui jaillit des fontaines.
A la lisière de la ville, l’immense marché du désert (40 hectares) contraste avec la capitale aseptisée. Des centaines de voitures s’entassent sur le terrain qui jouxte le marché fermier. Les paysans locaux - qui viennent parfois de loin - déballent leur marchandise sur le sol et à l’arrière des camions : tomates, grenades, pommes, piments, herbes aromatiques... Le marché offre tout le nécessaire pour la cuisine, et tout le reste : vêtements, ustensiles, parfums, épices, lessives, etc. L’effervescence donne l’illusion que la pauvreté se dissout temporairement dans le bouillonnement de sons, de parfums et de couleurs. Marchands et clients échangent des sourires illuminés par les dents en or. Les femmes, vêtues de longues robes fleuries et de foulards noués avec élégance, papillonnent entre les étalages. Des magasins de cassettes audio alternent musique traditionnelle et pop russe. Plusieurs allées sont entièrement recouvertes de boulons, de pots d’échappement et de moteurs de voiture. Le secteur consacré à l’artisanat et aux antiquités est ensablé et teinté des reflets rouges des tapis turkmènes tissés manuellement, dont les motifs ornementaux ont été repris par les fabricants des pays voisins.
Comme partout en Asie Centrale, le repas se prend assis dans une tchaïkana : les turkmènes mangent tranquillement en discutant et en sirotant le thé versé dans des petites tasses de porcelaine. Les brochettes grillent à coté des chaudrons remplis de soupe et de plov, le plat « national » de l’Asie Centrale (des petits bouts de carottes cuites sont mélangés à une grande portion de riz pilaf, surmontée d’une bouchée de viande).
À l’écart, les éleveurs se rassemblent sur le marché aux animaux où l’on trouve des chèvres, des moutons, et des chameaux. Achetés, vendus, échangés, ils sont ensuite entassés à l’arrière des bétaillères. Les acheteurs doivent parfois recourir à un treuil pour hisser les chameaux, dont les pattes brassent le vide de manière paniquée. Pour les autres, le chargement de l’animal têtu nécessite l’aide de plusieurs paires de bras. Les hommes impatients ne sont pas émus par les cris rauques des bêtes, car ils doivent reprendre la route dès le début de l’après-midi. Déjà, une longue file de voitures se dirige vers la ville blanche qui scintille de promesses trompeuses.




