
Sur la Route de la soie, immersion dans une région
Sur une autre planète ? On se le demande tant l'Anatolie, ce haut plateau de Turquie, recèle des contrées aux paysages plus que singuliers. À une heure de vol d'Istanbul, la Cappadoce ouvre les portes d'une contrée unique. Du haut de ces 3 900 mètres d'altitude, le mont Argée, totalement enneigé, se dessine au loin... Ce géant surplombe la plaine et la ville de Kayseri...
Là, c'est un autre univers qui commence... Nulle part ailleurs dans le monde, un tel spectacle de la nature n'est visible. L'érosion qui sévit dans cette partie de l'Asie Mineure crée de véritables cathédrales de pierre, aux formes les plus incongrues. Seul le temps et les éléments ont donné vie à ces roches, au cours de millénaires.
Ici, nous sommes loin des images de la Turquie baignée par les eaux bleues... turquoises de la Méditerranée ou de la mégalopole qu'est Istanbul.
En plein coeur de l'Anatolie centrale, à quelque 1 000 mètres d'altitude, on découvre l'autre Turquie. Celle de l'époque de la Route de la soie, au temps où les longues caravanes qui venaient de Chine passaient à travers la région pour rejoindre l'Europe, chargées de leurs précieux trésors... Où que le regard se pose sur les montagnes, de grandes vagues se dessinent. Blanches, rouges, jaunes et jusqu'au vert, les dégradés de couleurs sont aussi présents que les formes sont différentes.
Le long de la vallée de Dervent, le temps et les éléments ont ciselé la roche, lui donnant, à certains endroits, des formes inattendues. Avec l'oeil aiguisé et un brin d'imagination, se dessine la silhouette d'un « chameau » ou, un peu plus loin, une « vierge sur son rocher » Mais si la nature se joue de formes et de couleurs, la Cappadoce est un endroit du monde qui revêt un attrait tout particulier.
Aventure Une immersion au coeur de la « Vallée Rouge », entre les villages de Göreme et Uçishar, dévoile des trésors insoupçonnés. Au bout d'un sentier encaissé, aux roches multicolores, un passage dans la paroi apparaît. Lorsque l'on y pénètre, c'est la stupéfaction... Creusée dans les entrailles de la montagne, une église du VIIe siècle est là... Colonnades, arches, aucune image sacrée, mais un lieu de culte chrétien de plus de treize siècles... Cette église est appelée par les populations locales « le monastère aux colonnes ». Pour peu, on se croirait, archéologue, héros d'un film d'aventure, découvrant les vestiges d'une civilisation disparue. Nul ne pouvait imaginer trouver, en pleine montagne anatolienne, un endroit comme celui-là. Un site qui resta inconnu des hommes jusqu'en 1960... L'édifice date probablement de la période chrétienne dite « iconoclaste ».
La Cappadoce, une terre hostile mais qui regorge de trésors et qui affiche son caractère. Du caractère, la petite cité de Göreme en possède. Le village est entouré de roches érodées aux formes les plus diverses, dans laquelle de nombreuses habitations ont été creusées. Un peu plus haut, le site monastique de Göreme regroupe quelque 360 églises « nées » dans la pierre. En leur sein, des peintures murales vieilles de plus d'un millénaire sont encore visibles. Des richesses séculaires qui font de ce site un endroit protégé par l'Unesco.
Sur la route qui va de la ville d'Ürgüp vers la vallée de Soganli, les kilomètres qui défilent amènent de découvertes en découvertes ! Sur le bord de la route, Cabir, un habitant du village de Cemil, invite à l'exploration du monastère Keslik, dédié à Saint-Stéphane. Un lieu qu'il restaure depuis des années et dans lesquels sont peintes des fresques datant du VIe siècles. Autour d'un thé, l'homme décrit toute la passion qu'il possède pour ces lieux. L'hospitalité, telle est aussi l'un des trésors de la Cappadoce ! Arrivé dans le petit village de Soganli, un immense canyon percé par l'érosion fait face. Sur les hauteurs, des anfractuosités laissent apparaître des signes de présence humaine. Des églises chrétiennes sont encore là, enfouies dans la pierre. Église de la « tête noire », église « au serpent », église « au cerf », des lieux de cultes où des fresques racontent l'histoire des Chrétiens d'Orient.
De retour au coeur du village de Göreme, à la terrasse des cafés, les hommes discutent, boivent leur thé. La vie s'égrène au rythme du soleil d'avril... Il est presque 18 heures, le silence qui règne dans le village est brusquement interrompu par la voix du muezzin qui s'échappe du minaret de la mosquée, c'est l'appel à la prière...
La plongée dans les nombreuses vallées autour de la ville d'Ürgüp permet de mieux comprendre... Dans les nombreux villages qui jalonnent la route, les vestiges du passé côtoient le présent. Les premiers chrétiens, (VIe siècle), eux, ont marqué de leur empreinte la région. La vallée de Zelvé est une illustration de cette présence de l'homme. Il suffit de lever les yeux pour se rendre compte du nombre impressionnant d'habitations à caractère troglodytes dans cette partie de la Turquie. Des centaines, des milliers d'habitations se dévoilent, les unes après les autres le long des parois. En regardant de plus près, on voit encore les traces du passage de ces populations. Des pans entiers de cavités ont été noircis par les foyers qui étaient allumés pour se chauffer ou s'éclairer. Mais si les montagnes étaient habitées, les sous-sols de la région, également, ont été « habités ». Passage entre l'Orient et l'Occident, la Cappadoce a vécu de nombreuses invasions.
Aujourd'hui encore, ces traces sont toujours visibles. Quelques marches qui descendent vers une porte, une pièce noire se distingue à peine, nous sommes à l'entrée de l'ancienne ville souterraine d'Özkonak.
Là, sur plus de quinze mètres de profondeur, une colossale habitation se dévoile. Portes, système d'aération, système de fermeture de portes au moyen de gigantesques roues en pierre, greniers à blé, etc. Tout ce qu'il faut pour tenir un siège ! Et tout est là, en parfait état. Dans n'importe quel coin de Cappadoce, les indices d'un retour vers le passé sont à portée de mains.
Ainsi, tout ce que nous connaissons aujourd'hui, ce que nous sommes, ce sont dans ces montagnes que notre culture, notre histoire, puisent les réponses à ces interrogations.Roches sculptées, montagnes aux couleurs vives, la Cappadoce offre aussi d'autres beautés. Le long du canyon d'Ihlara, c'est une toute image de paysage cappadocien qui se dessine. Une descente en bordure de rivière est nécessaire pour s'en imprégner. Sur plus de 15 km, la rivière chemine entre les montagnes. L'endroit fait plus penser à un paysage méditerranéen qu'anatolien.
Autre endroit, autre atmosphère : Un samedi matin, la douce chaleur d'avril commence de monter sur la place du marché d'Ürgüp. Les marchands de fruits et de légumes haranguent les passants, la multitude de couleurs accroche l'oeil, les odeurs d'épices chatouillent les narines, toute la saveur d'une journée en Cappadoce en train de naître...
Une magie qui continue du côté du village d'Ortishar. Là, au milieu d'antiquités, entre narghilé d'époque et sabre ottoman, on découvre le truculent Ali, une figure locale qui déclame ses compositions poétiques.
Des formes de relief incomparables, des couleurs uniques, des saveurs suprêmes, des images d'Orient et d'Occident, la Cappadoce constituent une sorte de « pont » entre deux continents. Un endroit où les influences se mêlent et s'entremêlent. Une autre planète ? Non... Simplement un lieu à aimer.
Pierre Côme
Oct 2008





