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USA : A l'extrême ouest, San Francisco
Depuis les années "sixties", il est une ville dont le nom résonne dans bien des chansons : San Francisco. Cité mythique, souvent associée au rêve américain, elle a également servi de cadre à des films où les courses poursuites automobiles rebondissent en cascades sur les ressauts de ses collines. A l'origine, du temps de la fièvre des pépites, la Golden Gate, "Porte de l'Or", était un port au site exceptionnel. Le Pacifique, en effet, s'ouvre là en une profonde baie intérieure. Sur la côte ouest de l'Océan, aux eaux froides, les activités maritimes sont rares. Cette baie par contre, véritable mer intérieure, reliée par un chenal qu'enjambe le célébrissime Golden Gate Bridge, permet une intense économie portuaire ainsi que toutes les activités de voile et de plongée. Une mégalopole s'est donc développée sur ce site remarquable d'autant que la Californie, desservie par le port, est actuellement un des états les plus riches au monde. Un voyage touristique dans l'Ouest américain ne saurait se passer de cette étape ; toutefois, le climat n'est pas en permanence celui des clichés du soleil californien et les collines se cotonnent fréquemment de brouillard.
Au cœur de la ville
Dowtown, le centre, s'épanouit largement sur la Place du Civic Center. Si San Francisco concède le rang de capitale de la Californie à Sacramento, l'hôtel de ville, avec son imposant dôme doré, s'inspire des bâtiments fédéraux élevés sur le modèle de celui de Washington. Bibliothèque, théâtre, salle de concert font de ce quartier un pôle culturel. Viennent ensuite les gratte-ciel du district financier. Ces hauts buildings qui plongent les rues dans une ombre dense n'abritent que des bureaux, comme le Transamerica Pyramid dont la forme élancée, pointée telle une fusée, est devenue, depuis 1972, un des symboles de SF. Les maisons d'habitation peuplent à l'envi les quartiers périphériques qui s'étagent de colline en colline. Tout le charme de San Francisco est là, dans ces quartiers résidentiels aux maisons peu élevées de deux ou trois étages. En effet, la ville se trouve à proximité de la faille dite de San Andreas, dans une zone soumise à de fréquents tremblements de terre. Les constructions répondent donc aux normes antisismiques, et les façades de bois coloré des maisons de style victorien s'agrémentent de baies arrondies. Je ne me lasse pas de gravir les pentes de ces quartiers d'habitation, séduit par les alignements variés des demeures bourgeoises.
Un détail interpelle toutefois le photographe : les réseaux électriques aériens offrent un fouillis inesthétique. Mais les trottoirs s'agrémentent de plantations et de pelouses soignées. Des escaliers grimpent à des portes cossues, fermées sur une intimité qu'on devine aisée derrière les hautes fenêtres, en accord avec le luxe des carrosseries qui scintillent devant les garages des rez-de-chaussée. Pourtant, à côté de cette richesse immobilière, San Francisco abrite bon nombre de SDF, et c'est précisément en centre ville que l'on rencontre ces "homeless". L'image d'une Amérique riche pâtit devant ces hommes et femmes qui dorment la nuit sur de simples cartons. Ces sans-logis participent néanmoins à l'économie locale : plus que de simples mendiants, ils ont la plupart du temps une fonction de recycleurs. Munis d'un chariot, emprunté en "CDI" à un supermarché, ils collectent dans les poubelles, municipales ou individuelles, canettes de verre et d'aluminium qu'ils convoient à des centres de tri dûment organisés. Une altercation dont je fus le témoin m'a serré le cœur. Chez ces miséreux aussi, l'homme est un loup pour l'homme : une belle après-midi du mois d'août, un pauvre bougre s'est mis à voler un sac de boîtes directement dans le chariot d'une de ses congénères occupée à plonger dans les corbeilles du boulevard. Celle-ci s'en aperçut in extremis et les invectives fusèrent, largement méritées. Deux gueux prêts à s'étriper pour une pincée de dollars : quelle scène pitoyable à proximité des demeures de millionnaires !
De Fishermans Wharf à Chinatown
Non loin du centre ville, conserveries et entrepôts portuaires du XIXe siècle se sont transformés en un pôle touristique particulièrement actif. Lieu où l'on vient flâner à loisir entre parfum de marée et cris de goélands. Une de ces zones piétonnes que j'apprécie particulièrement, vu qu'elles brillent par leur rareté dans les vastes villes du lointain ouest. Aux terrasses des restaurants, les fruits de mer s'affichent, ainsi que la spécialité californienne, le clam chowder, onctueux potage de palourdes, servi dans un pain creux pour une restauration rapide : un délice velouté pour les papilles. Les deux étages du Pier 39 se colorent gaiement au long des pontons de bois, tandis qu'une colonie de lions de mer squatte quelques plates barges pour la plus grande joie des promeneurs. Sur l'avenue du bord de mer, joyeuse animation de musiciens de rue.
A quai, plusieurs bateaux forment un musée maritime que l'on peut visiter dans le cadre du Golden Eagle Pass des parcs nationaux. Goélettes, trois-mâts, ferry propulsé par une double roue à aubes ou autres bâtiments à vapeur. Nous voyageons sur les eaux d'antan, dans des cabines aux acajous vernis et aux cuivres astiqués … Plus loin, les établissements Ghirardelli, une ancienne fabrique de chocolat, prêtent leurs structures industrielles à un original centre commercial, puis, en direction de l'illustre pont aux deux piliers rouille orangée, voici la Marina, port de plaisance où les gréements des voiliers s'enguirlandent lors des fêtes de fin d'année. En bordure, les coquettes villas constituent un plat quartier, parmi les plus plaisants de San Francisco.
J'ai cédé au plaisir de la célèbre attraction locale : le "cable-car". Il s'agit d'un tramway, escaladeur de collines pentues, mû par un câble souterrain qui, en un ronflement mécanique plein de vie, défile entre les deux rails. Le machiniste, très vigilant, se cramponne à la poignée du frein dans les descentes. Le wagon unique, d'une autre époque, ouvre larges ses fenêtres et ses deux plateformes. Derrière moi, dans la baie, l'île d'Alcatraz porte, hermétiquement clos, les murs de sa célèbre prison. Un arrêt à la croisée de Lombart Street dévoile la vue d'une rue à sens unique qui, sur une pente vertigineuse, enfile des lacets bordés d'hortensias.
Tel un manège, le tram plonge maintenant vers l'ombre des gratte-ciel. Je descends à la station de Grant Avenue, entre une église gothique, toute en briques, à la mode irlandaise, et un bâtiment coiffé de la toiture d'une pagode chinoise. Me voici à Chinatown. Les émigrants de l'Empire du milieu, nombreux dès le XIXe siècle, époque où leur main d'œuvre était prisée pour la construction du chemin de fer, ont toujours constitué une communauté très soudée, même si une guerre des clans les a, un temps, opposés. Ville dans la ville, Chinatown est un spot touristique où souffle un vent d'exotisme. Spécialistes au siècle dernier des blanchisseries, les Chinois s'avèrent d'habiles commerçants. Des étals de fruits et légumes débordent sur les trottoirs. Volailles et poissons en abondance voisinent avec de mystérieuses denrées culinaires, champignons séchés, racines et substances aphrodisiaques en provenance du "Far East" ! Aux vitrines, les canards plumés pendent en rangs serrés. Le long de l'avenue, et sur plusieurs étages, des emporiums exposent vêtements aux couleurs chatoyantes, vaisselle et mobilier du pays des Ming. Les habitants viennent en voisins et côtoient les touristes ébahis.
Toutefois, pour une meilleure authenticité, je préfère le quartier excentré de Crescent Street. Les Chinois, qui, au fil des ans, ont su investir dans l'immobilier, y vivent américanisés, mais toujours fidèles à leurs traditions. Les contacts sont chaleureux dans les files de chalands ou aux tables des salons de thé. C'est ainsi que j'ai lié connaissance avec monsieur Shervu Khoon Chou, un acupuncteur qui a roulé sa bosse dans plusieurs pays d'Asie, avant de venir vivre l'aventure américaine à San Francisco. Son chapeau et ses bottes de cow-boy en peau de serpent m'ont littéralement fasciné. "Plus Américain que lui, tu meurs !"
De rues en parcs, de parcs en musées
De fait, San Francisco demeure une ville cosmopolite, américaine certes, mais véritable "melting pot" d'immigrés les plus divers. Venus de l'autre rive du Pacifique, les Asiatiques y sont nombreux, et, au Lincoln Park, j'ai même croisé deux japonaises en kimono à proximité du musée qui occupe le Palais de la Légion d'Honneur. Les Russes ont leur église sur Geary Avenue, les "Latinos" occupent tout le quartier de Mission.
Il n'est pas étonnant qu'avec une telle diversité, un vent de liberté et de tolérance ait soufflé sur la cité. La communauté gay s'affiche en de joyeuses parades au moment d'Halloween. Elle revendique haut et fort ses droits. Son quartier de prédilection s'organise autour de Castro où les rues se pavoisent d'oriflammes aux couleurs arc-en-ciel. En ce qui me concerne, le spectacle d'un couple amoureux m'apporte toujours une bouffée de bonheur, quel que soit le couple, et, sur Castro Street, les couples heureux ne sont pas rares.
La ville, qui s'étend sur des dizaines de kilomètres en raison de l'habitat peu élevé, respire grâce aux poumons de ses parcs. Certains, comme le Presidio viennent border le Pacifique, mais le plus vaste de tous, le Golden Gate Park pourrait, ce me semble, prétendre au premier titre mondial. Le dimanche, son accès est fermé à la circulation automobile pour devenir le royaume des rollers, des bikers, joggers ou simples promeneurs. Ses immenses pelouses, ses arbres séculaires aux essences variées - plus d'un million de troncs! - ses lacs, ses jardins, japonais et botanique, en font un véritable éden, aux proportions gigantesques.
Au cœur de ce joyau de verdure, se dresse un étonnant musée à l'architecture futuriste habillée de cuivre : le De Young. De taille humaine, avec des volumes savamment dosés, très agréables pour le visiteur, il bénéficie des collections de riches donateurs. Me voilà parti pour un voyage artistique au contact des civilisations précolombiennes, puis des arts nord-américains des XVIIIe et XIXe siécles, tableaux et mobilier. Deux ailes s'ouvrent ensuite à moi avec des objets judicieusement choisis ; à droite, sous une lumière douce, je m'évade en Océanie et Nouvelle Guinée ; à gauche c'est l'Afrique qui, à son tour, me convie à la découverte des arts premiers, masques, sculptures, chaises et coffres. Je termine mon périple par les salles d'art moderne, qui présentent plusieurs chefs d'œuvre, de Diego Rivera à Tanguy, et se prolongent, au niveau inférieur, avec les sculptures et les mobiles métalliques d'une exposition temporaire.
Ebloui par les richesses de ce musée ouvert sur le monde comme l'est San Francisco, je poursuis voluptueusement ma promenade vespérale dans les allées du Golden Gate Park, savourant un art de vivre particulier. Un skieur de fond s'entraîne activement avec des planches à roulettes. Un quadragénaire promène son chien, mais la laisse le tracte alors qu'il se laisse glisser sur une paire de patins. L'Amérique est là, sans complexe, entre individualisme et tolérance. Comme l'heure du dîner approche, je me rends au "Petit Robert", un restaurant français, car nos compatriotes, s'ils forment une minorité, comptent tout de même parmi les habitants de San Francisco. Ils y brandissent surtout le flambeau de la gastronomie, et on peut constater, non sans fierté, que leurs établissements sont fort prisés.
Demain, j'emprunterai le Bay Bridge, je me rendrai à Berkeley où se concentre l'activité portuaire, et où surtout se trouve la prestigieuse université publique. De là, je regagnerai le charmant village de Sausalito au climat abrité, lieu de séjour privilégié des hippies qui y avaient aménagé des maisons flottantes. Aujourd'hui ces house-boats se sont embourgeoisés et constituent un lotissement sur pilotis plutôt onéreux. Je reviendrai à San Francisco par le Golden Gate Bridge, remarquable ouvrage : la puissance qui émane de ses deux piliers, qu'enjambent, contre vents et marées, six voies autoroutières au trafic permanent, m'étreint chaque fois d'une émotion forte…





