Nous avons quitté Caracas à l’aube, savourant l’unique moment quotidien où cette ville hystérique connaît un peu de quiétude. Pour quelques instants encore, les rues désertées sont silencieuses et baignent dans une lumière suave.
Ce pourrait être idyllique si Roberto ne nous conduisait pas " à la Vénézuélienne " jusqu'à l’aéroport de Maquaito, décidé, coûte que coûte, à embarquer sur le vol du matin pour San Fernando di Apure. Après le rallye automobile, c’est la cavalcade haletante le long de couloirs à l’éclairage tamisé et aux odeurs corsées de café.
Après le décollage encore " à la vénésuélienne ", le petit déjeuner s’annonce redoutable. En guide de café-croissant, la plupart des passagers sirotent de copieux verres d’un whisky brassé localement. Je les imite et m’endors bienheureux.
Je me réveille brusquement lorsque l’appareil vire serré au dessus d’un large cours d’eau, caressant du bout de son aile droite un entrelacs de rivières et de chutes d’eau. C’est l’Apure, un affluent qui descend des Andes puis se jette dans l’Orénoque, le fleuve que nous allons descendre jusqu'à son embouchure.
Sorti de la carlingue climatisée, il fait très chaud et sec. Le moindre souffle d’air qui balaye la piste nous transforme en rôti potentiel. Dans l’aérogare, l’ambiance est détendu et caricaturalement sud-américaine. On s’embrasse avec effusion, on se serre sur le cœur, on exhibe nonchalamment une dentition en or, un revolver ou une machette sous l’œil indifférent de policiers moustachus à l’allure de bandits. Les plus raffinés baisent une main, un poignet ou s’inclinent avec dévotion.
Entre temps, Roberto s’est changé. Il a troqué son costume Armani contre un superbe feutre délicatement incliné sur le côté. Une chemise fleurie flottant négligemment sur un énorme ceinturon à boucle d’argent où pendent torche et machette. Pour compléter la tenue du macho local, il a emprunté une vieille voiture américaine au moteur aussi bruyant qu’un réacteur.
Avant d’embarquer pour notre aventure sur le Rio Apure, il me propose quelques jours de farniente chez des amis propriétaires d’un ranch dans les environs. Pendant quatre heures, nous roulons à travers les vastes plaines des Llanos, une des régions les plus rudes du Vénézuela.
Recouvertes six mois de l’année par les eaux à la saison des pluies, elles ne sont plus aujourd’hui qu’une vaste fournaise desséchée et balayée par des tourbillons anarchiques. Parfois, nous croisons des Llaneros (les cow-boys locaux) montés sur des petits chevaux secs et nerveux.
Quand nous atteignons enfin la grille d’entrée du Hato, nous réveillons deux cavaliers assoupis à l’ombre d’un bosquet de ceiba. Comme tous ceux que nous avons déjà croisés, ils exhalent l’âpreté de la région avec leurs muscles longs et secs, tendus sous des vêtements de cuir, pistolet automatique et fouet à la ceinture. Sans un mot, ils nous escortent jusqu'à la propriété, à quelques kilomètres encore de là.
Soudain, en quelques centaines de mètres seulement d’une piste défoncées, nous changeons de monde, quittant la savane silencieuse et calcinée par le soleil pour un enchantement de tous les sens.
Nous sommes au paradis ! Après la stérilité et le néant, voici venu le temps de l’exubérance. Il y a là, à profusion des odeurs, des sons, des couleurs, des impressions... A perte de vue, ce ne sont que des prairies verdoyantes et bosquets ombragés où scintillent rivières et points d’eau.
Dans l’atmosphère soudain humide, le nez se dilate voluptueusement et les narines se gorgent de subtiles senteurs florales. Surtout, il y a ce foisonnement prodigieux de vie animale. Des milliers d’oiseaux occupent l’espace. Je reconnais des ibis rouges, blancs, noirs... Des aigles pêcheurs, des toucans, des tisserins, des aigrettes, des aras. C’est un tourbillon permanent de sons et de couleurs.
De frêles biches paissent innocemment au milieu des herbes grasses. De lourds buffles d’eau nonchalants somnolent dans les roseaux, des babas " fossilisés " se prélassent sur les berges...
Les plus turbulents sont les capybara( ou "chiguires" pour les intimes !). De la taille d’un gros chien, ce sont les plus grands rongeurs du monde. La bouille comique et le museau tronqué, ils aboient joyeusement à la moindre occasion, détalent prestement dans les buissons puis reviennent ingénument quelques instants plus tard. On dirait de gros jouets en peluche alimentés par des piles en folie ! Nous roulons encore une heure au milieu de cette Arche de Noé pour atteindre le ranch. J’ai à peine le temps de m’installer dans ma chambre que déjà l’on me convie à rejoindre mes hôtes pour un dîner en plein air. Dans la piscine, des grappes de mini-grenouilles croassent joyeusement, dans les arbres, quelques singes s’impatientent de jouer les pick-pockets.
Un gigantesque barbecue parfume l’atmosphère de senteurs musquées. Un peu à l’écart, des musiciens grattent quelques accords nostalgiques sur une guitare sèche, frappent doucement sur des percussions, caressent une harpe...
C’est un vrai dîner " d’hommes " ! On y déguste un peu d’avocats en salade et une quantité phénoménale de bœuf grillé sur la braise. La viande, succulente, est déclinée en tripes, côtelettes, travers et en une multitude d’autres morceaux qu’aucun boucher parisien n’oserait imaginer dans ses rêves les plus saignants. Et aussi cette redoutable bière Polar, glacée, givrée, presque congelée qui se savoure sans retenue et vous envoie dans les étoiles... Aloudi d’agapes et bercé de musique, je somnole, béat, sous une constellation du grand sud jusqu'à ce qu’un feulement acidulé me réveille. La jaguar est en chasse et le chaparal s’agite.
C’est le moment de partir en virée, toujours suivi de nos deux anges gardiens armés. Dans ces régions frontalières avec le Brésil et la Colombie, on peut toujours croiser la route " sauvage " d’une bande de cocaineros. Malgré les dangers éventuels, la nuit est douce et bruit d’une multitude de rumeurs indéfinies.
On contourne précautionneusement les ombres menaçantes des buffles, on butte souvent sur des manades de chiguires ou sur une grappe de babas, les caïmans locaux, on déclenche un vol d’aigrettes et l’on scrute prudemment son chemin pour ne pas déranger quelque anaconda en balade.
Nous vivons ces quelques journées en Robinsons privilégiés, isolés de l’humanité et si proches de l’animalité. Au quatrième jour, il est temps de rejoindre les rives de la rivière Apure où nous retrouvons notre nouveau guide Vanau. C’est un Warao, du " peuple de la pirogue ".
Nous embarquons dans une longue pirogue en bois, massive, d’apparence indestructible et confortable. Une fois le ponton débordé, nous sommes aussitôt happés par le courant lent et irrésistible.
La grande barque ronronne, pousse des moustaches d’écume sur le fleuve. Rien ne bouge entre les murailles vertes. Même le temps semble tutoyer l’éternité.
Un premier front de palétuviers défend l’approche des rives. Mi-arbre, mi-roseau, ils colonisent l’air et l’eau. Derrière, une rangée de palmiers ondule et craque au gré des brises. Au delà, c’est l’univers du flou et du mou, du gluant et de l’évanescent, c’est la Selva.
La journée s’écoule léthargique sous le grand taud de toile qui protège du soleil, le moteur ronronne régulièrement et sur les berges, des singes hurlent. On baigne dans une torpeur langoureuse, l’œil mi-clos et soudain c’est la panique. Une tarentule à pattes bleues, large comme une assiette, surgit sur le plat-bord de la pirogue. Elle se fige, semble jauger l’ensemble puis bondit délicatement à l’intérieur sur un banc et disparaît entre deux planches. La sieste est finie ! Chacun s’agite nerveusement, même nos compagnons Waraos ne semblent pas plus que nous apprécier la présence de cette passagère clandestine. Pas d’autre solution que d’accoster en catastrophe sur la berge et de chasser l’intruse.
Mais avant d’atteindre le bord, il faut se frayer un passage à travers la mangrove, écarter délicatement des racines suspectes, patauger lourdement dans la boue, s’appuyer sur des troncs dont il ne subsiste plus parfois que l’écorce, piétiner impitoyablement des armées de crabes minuscules et colorés.
Ensuite, lentement, méthodiquement, nous démembrons précautionneusement l’armature de la pirogue. Les gestes sont prudents, hésitants, craintifs... et vains. Tant pis ! On voyagera ensemble ! Et la longue route reprend...
Parfois, au détour d’un raccourci, la pirogue force laborieusement un passage dans un tapis de jacinthes d’eau. Elle peine, s’obstine mais s’immobilise immanquablement dans un hurlement strident de mécanique frustrée. Il faut alors et encore arrêter le moteur, le soulever péniblement puis dégager l’hélice de sa gangue végétale avant de repartir pour quelques mètres supplémentaires de liberté fluviale...
La journée s’écoule comme le fleuve, dans une apathie générale. Jusqu’au crépuscule qui s’installe en quelques minutes seulement. Il faut alors débarquer très vite et installer le bivouac. Pour cette première nuit, la chance est avec nous. Vanau, notre guide Warao, connaît un petit carbet abandonné où nous serons en sécurité. Autrement, nous aurions du débroussailler un large espace ouvert pour y installer nos hamacs et la cuisine, suffisamment à l’écart des nombreux désagréments de la forêt. Comme une colonie de fourmis de feu. Au moindre contact, elles transforment votre épiderme en incendie fulgurant. Ou encore une bande de singes hurleurs et noctambules, ou trop près de certains feuillus appréciés des araignées.
Notre auberge d’un soir est sommaire et grandiose à la fois. Quelques troncs plantés sur une rive sablonneuse, qui supportent un plancher de bois grossièrement équarri mais toutes les " chambres " ont vue sur le fleuve.
Une fois les hamacs accrochés, nous suspendons nos affaires sous une bâche, calfeutrons soigneusement les moustiquaires, allumons un feu puis partons en quête du dîner, toujours sous la conduite de Vanau.
Notre première étape nous conduit à une clairière encombrée d’arbres couchés. Aussitôt Vanau s’attaque à un tronc de palmier moriche. En quelques coups de hache, précis et violents, il arrache l’écorce pourrie avant de cueillir très délicatement de gros vers blancs incrustés dans le bois en putréfaction. Une feuille de bananier roulée fait office de Tuperware. Quelques mètres plus loin, il abat un jeune palmier et l’éventre pour en extraire le cœur.
Une demi-heure plus tard, nous sommes de retour sur notre perchoir royal. Pour agrémenter le menu et surtout échapper à la dégustation des vers palmistes, je pêche. Un vulgaire morceau de plastique rouge accroché à une ligne se révèle redoutablement efficace. Très vite, les touches se succèdent et les caribes, autre appellation du piranha, s’amoncellent sur le plancher. Avec leur ventre rouge-orangé et leur mâchoire vivace, ils inspirent méfiance. Malgré leurs nombreuses arrêtes, ils s’avèrent infiniemment plus appétissants que les gros verts frétillants que déguste Vanau. Sa technique est très simple... Il les tient fermement par le bout de la queue, arrache la petite tête sombre d’un vif coup de dents puis vide la bête directement dans sa bouche, tout comme on déguste un tube de lait concentré.
Excepté le lit du fleuve qui murmure et scintille sous les étoiles, la nuit est silencieuse et sombre.
Vers cinq heures, un vacarme soudain me réveille. C’est la panique dans les arbres où toucans et singes rivalisent de gammes pour le lever du soleil. Une lumière mordorée baigne les berges tandis que le fleuve n’en finit pas de couler vers la mer. Après cette nuit moite, une toilette me semble indispensable mais j’hésite à me tremper dans cette eau opaque.
J’ai peur du microscopique poisson cure-dent qui lors d’une simple baignade remonte subrepticement le canal de l’urètre pour finalement s’y ancrer de ses barbes acérées. Je crains aussi le banc de piranhas en vadrouille qui vous déchiquète en quelques minutes, l’anguille électrique qui vous paralyse, la raie pastenague qui vous foudroie... Finalement, je me contenterai d’un timide brossage des dents !
Jour après jour, nous glissons vers l’embouchure. Le fleuve se fait de plus en plus large, les palafittes, maisons sur pilotis construites sur le fleuve, de plus en plus nombreuses.
Souvent le soir, nous acceptons l’hospitalité d’un famille Warao et passons la nuit en leur compagnie, somnolents autour d’un feu permanent.
Excepté une cuvette en plastique, quelques vêtements et leurs pirogues, les Waraos ne possèdent rien. Ils se suffisent d’un bon morichal, ce bouquet de palmiers moriche, dont ils exploitent les innombrables richesses. Du cœur, ils extraient la farine dont ils font le pain. Les troncs servent à l’armature des cases, les feuilles sont tissées en hamacs et en toits. Quant aux fruits et aux vers, ils sont une gourmandise de luxe.
L’Orénoque s’écoule maintenant en une multitude de canaux qui sur un front de 350 kilomètres se déversent dans l’océan par plus de cinquante bouches, formant le delta Amacuro, le plus étendu de la planète.
Puis un matin, nous quittons notre tunnel de verdure pour la mer.





