Mékong, fleuve d’aventures

Asie, Chine
Mékong, fleuve d’aventures

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Lilian Vezin | 26.09.2009 | 926 visites | 0Favoris |
Lilian Vezin

5000 kilomètres à pied et à vélo le long du fleuve...

Mékong, fleuve d’aventuresLe soleil réchauffe le versant montagneux où vient s’accrocher le monastère. Assis près d’un moine, nous laissons aller nos esprits au rythme lent des sonorités d’outre tombe qui sortent des trompes en cuivre géantes. Drapé de son long morceau d’étoffe grenat, le lama souffle l’écho du vent et des torrents réunis. Au dessus, le ciel est d’un bleu intense et limpide, impassible à l’agitation des hommes. - Vers où allez-vous ? nous demande le lama en reprenant respiration. - Nous allons suivre le Mékong, à pied jusqu’au sud de la Chine, ensuite le Vietnam, en vélo. - C’est loin. Tout au long de son cours et au rythme lent de notre avancée en solitaire nous souhaitons établir un constat écologique du fleuve. Nous partons du Nord du Sichuan, en plein cœur du Tibet Oriental. De ces hauts plateaux naissent les plus grands fleuves d’Asie, tous de sources glaciaires. En raison de son altitude et de sa couverture neigeuse, le plateau tibétain est très sensible au réchauffement climatique. Les glaciers y diminuent plus vite que dans le monde entier. Si le rythme actuel se poursuit, les plus sombres prévisions indiquent qu’ils pourraient avoir disparu en trente ans. La glace fond, les fleuves s’assèchent et les côtes sont rongées par l’érosion, menaçant des populations entières. La faune et la flore ressentent également les effets de la chaleur. En Chine, la fonte risque dans un premier temps d’augmenter le débit des cours d’eau et provoquer des inondations catastrophiques. A terme, des pénuries d’eau pour les millions de personnes en amont qui dépendent des fleuves. En suivant le cours de l’eau nous traversons des petits hameaux de maisons de pierres. Les hommes vivent là où la montagne leurs laissent de la place. Les portes de bois sont décorées de symboles séculaires interdits jusqu’ à il y a peu. Sur les toits plats flottent à nouveau les bannières de prières, après cinquante années d’oppression chinoise. Une dizaine de stûpas blancs encerclent les villages. Nous rencontrons les khampas, cette race de rois et d’hommes libres qu’Alexandra David Néel dénommait les « brigands gentilshommes ». C’est dans cette région que la résistance « anti-chinoise » et l’esprit d’indépendance est le plus fort. Les hommes qui nous entourent sont vêtus de manteaux de peaux, ceints d’un turban rouge où s’accroche un long poignard dans son fourreau. Leurs longs cheveux noirs orné d’un corail bleu. Certains portent à l’oreille gauche une grosse boucle de turquoise. A 4600 mètres un grand vent balaie sans relâche les longues plaines d’altitudes. Une route de l’autre côté du col, un ruban noir qui déroule à l’infini sur la table tibétaine. Au tournant d’un virage, des centaines de taches sombres et noires, autant de yacks qui broutent l’herbe rase et grillée. Une tente sombre et solitaire se dessine au lointain sur un vallon. Elle devient l’objectif à atteindre, notre bonne étoile. Nous allons vivre au rythme des nomades plusieurs semaines… 1000 kilomètres plus tard nous rencontrons la diversité ethnique des montagnes du Yunnan. Nous dressons la tente au pied du « Pic de Dragon de Jade » avant de rejoindre les villes musées de Lijiang, Dali, puis nous achetons un vélo et continuons vers le Laos. Bifurquant à l’Ouest nous amorçons une longue descente jusqu’au Mékong. Une écœurante chaleur moite remplit le fond des vallées. Du sol terreux monte par émanations des ondes tièdes et une odeur végétale. Couchés à même le sol nous attendons la descente du soleil sous une habitation. Nous croisons la misère des villages, la fatigue des gestes et des regards, les guenilles rapiécées et la morve aux nez de dizaines d’enfants. Des adolescents détournent leurs visages amochés, leurs arcades sourcilières et lèvres défoncés. Beaucoup de jeunes laotiens pratiquent la boxe thaïe, terrible pour leurs organismes. On envoie des enfants de dix ans sur le ring dans des conditions souvent douteuses. Leurs blessures attendrissent même leurs parents. La sagesse accompagne les fleuves dicton d’Henri Michaux dans son livre Un barbare en Asie, trouvé au rayon d’un bouquiniste. Je me méfie des dictons et de la sagesse, mais n’ignore pas ce qu’un fleuve apporte à une ville tel que Luang Prapang. C’est le matin et la vie religieuse s’éveille. Le centre ville n’est qu’une succession de temples et de monastères, de statues et de bouddhas qui ne cherchent qu’à expliquer les éternelles questions de l’humanité : « D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Pourquoi nous ? Où allons-nous ? ». Les monastères trônent au centre de larges cours, les toits sont constitués de plusieurs couches qui se superposent. Les tuiles brillent et jouent avec les premiers rayons du soleil, clin d’œil des nagas, les dieux serpents qui veillent sur les lieux aux quatre coins des toitures. Du haut des crêtes, la vue nous permet de voir l’immense jardin laotien, avec ses cours d’eau et ses rivières étagées. Nous pensons à la perspective superposée proposée par la peinture chinoise. L’eau, la terre et la brume en autant de couches. Le paysage parle de la Chine du Sud, la culture et les corps parlent de l’Inde. Etreinte indissociable, Indochinoise. La route étroite longe les crêtes déboisées, parfois invisible sous une épaisse couverture de taillis forestiers. La culture sur brûlis a détruit d’immenses parcelles forestières. Nous franchissons notre ultime col entre deux monts noirs et brumeux, derniers escarpements culminants à plus de deux mille mètres. Puis la route descend interminablement sur plus de quarante kilomètres. En aval, les alentours de la province révèlent des lieux saisissants au décor magique. Près de la rivière, les minorités camouflent leurs villages derrière des bambouseraies et résistent à l’acculturation. L’esthétique de leurs habitats, de leurs objets usuels ; les costumes et les bijoux somptueux en sont les preuves les plus resplendissantes. Les grands-mères tissent, les jeunes filles parées de leurs habits traditionnels jouent à la balle. Les gamins trottinent, le pantalon commodément fendu. Une seule concession à la modernité, quelques installations d’électricité solaire et la radio sur batterie. Le style de vie des ethnies semble très simple. Animiste, ils ne vivent que dans l’instant présent. On se renseigne une dernière fois sur la route. A priori il sera dur de s’égarer. Au Cambodge, de ce côté-ci du Mékong il n’y a que ce village et une piste sableuse qui s’engouffre vers l’Ouest. Deux mètres de large, les abords sont sans fossés, juste un épais mur végétal. Au fil des heures notre première impression se confirme : il y a des chemins un peu partout. En nous enfonçant sous une canopée obscure on se pose rapidement la question du demi-tour. Non, nous sommes déjà trop loin. Bien plus que la difficulté propre du voyage, c’est la politique et la guerre qui avaient rendu ces contrées inaccessibles. Près de six millions de mines sont encore enfouies aux abords des pistes cambodgiennes. Les heures s’enchainent, sableuses, desséchantes. Il n’y a pas de tigres, mais il n’y a pas non plus d’eau. En dehors de la mousson, le pays est sec comme la paille. Des maigres buissons d’acacias, quelques palmiers s’accrochent sur de timides dunes de sables. Se succèdent une épaisse forêt et des dizaines de sentes, des arbres couchés que nous enjambons tant bien que mal. Puis une savane aux herbes hautes, n’importe quel animal pourrait s’y camoufler. Je passe plus de temps à regarder derrière moi que devant. Au sol, le sable est fin et farineux, il pénètre partout et recouvre nos pneus jusqu’aux jantes. Nous gardons cap au nord-ouest deux jours à la recherche d’une piste qui n’existera finalement pas. Notre objectif est de rattraper le site d’Angkor à l’Ouest du pays. Nous avançons, seuls, plusieurs jours à travers les hautes herbes et la brousse. Les rares paysans croisés n’en croient pas leurs yeux. Ensemble, nous partageons la joie de ne pas être définitivement perdus. L’exaltation des brèves rencontres nous portent plus que les quelques gâteaux avalés en pédalant. Une fin d’après midi je sens le coup de surchauffe dans ma tête. Par miracle j’ai le temps de descendre du vélo avant de m’effondrer d’épuisement à l’ombre d’une hutte. Il nous faudra encore deux jours pour rejoindre les berges du Lac Tonlé Sap. Deux longues journées où nous croisons régulièrement des « gueules cassées » et des « pattes perdues » à l’arrière de charrettes tirées par des bœufs. On peut se prosterner, invoquer le Tout puissant - quel que soit son nom - marmonner quelques prières, jurer, pester, le corps est le seul outil dont on dispose pour atteindre la ligne d’arrivée, aujourd’hui un village paumé au bord du Tonlé-Sap. Des milliers d’empreintes exfolient la vase sèche et croustillent sous nos pieds. Bassin d'écoulement du Mékong, le plus grand lac d’Asie du sud-est accueille le surplus des eaux du fleuve à la saison des pluies, formant avec la forêt et l’immense plaine agricole qu'il inonde, un écosystème unique au monde. Les eaux du Tonlé-Sap peuvent monter de sept à huit mètres entre juillet et novembre, comme en témoignent les habitations perchées sur pilotis. En revanche à la saison sèche, le phénomène s'inverse et le grand lac se déverse alors dans le Mékong, réduisant sa surface de plus de 3 000 km², les maisons sur pilotis apparaissent alors comme de grands échassiers figés au bord de l'eau, au bout de leurs maigres pattes. Il suffit de creuser la terre, de remuer la boue pour ramasser des « grappes » de poissons. Des fillettes pêchent dans les mares, véritables viviers naturels. Le Mékong est un dragon nourricier qui pique parfois de grosses colères et noient dans de vastes crues tout ce qui se trouve à la portée de sa gueule. Le Cambodge est certainement le premier pays à en pâtir. Mais sans lui le pays ne se serait pas relevé de la guerre. Près du lac, les couleurs éclatent, le riz étale sur de vastes espaces son vert tendre associé au miroitement ensoleillé de la rizière, traversé de reflets mouvants sous le souffle de la brise légère. Midi. Nous buvons le lait d’une noix de coco à la paille en attendant l’ouverture du poste frontière vietniamien. Il fait trop chaud pour mâcher quoi que ce soit. Je me demande à quoi m’ont servi tous ces vagabondages si ce n’est qu’à amasser des coups de soleil, des estampilles sur des passeports, des matériaux pour de futures nostalgies. Sur le ruban vert de la plaine les paysans reconnaissables à leurs larges chapeaux coniques mènent à la baguette des troupeaux de buffles d’eau. Nous grignotons des petits chemins dans cet immense dédale aquatique traversé par des canaux tel un gigantesque réseau capillaire. Depuis les neiges tibétaines, le fleuve a raclé sur plus de quatre mille kilomètres les sols de cinq pays avant de déverser ses millions de tonnes d’alluvions limoneuses dans les neufs bouches de son delta : Cuu Long, les neufs dragons, nom vietnamien du Mékong. Le fleuve achève sa course paresseuse à travers l’Asie, il crée ce don du ciel, une immense plaine propice à toutes les cultures. De l’artère commerciale aux arroyos, un réseau de près de cinq mille kilomètres de bras d’eau et de canaux relie les bras du fleuve. Routes et chemins d’eau sillonnent le delta que modifient sans cesse les crues. Ce lacis aquatique se double d’un réseau de routes tracées sur des digues. Le fleuve dessine alors tout un paysage de maisons flottantes, d’entrepôts, de quais et de stations-service sur pilotis. A quelques encablures de la frontière, Chau Doc est la première ville de cet univers aquatique, de ce monde tout entier régi par une civilisation semi-lacustre millénaire. Les eaux du delta envahissent la terre et forment un monde insolite. Dans les chenaux, la pêche se pratique sous toutes ses formes. Pas une heure sans admirer le jeu des sennes, le balancier des carrelets, la remontée des filets et des nasses disposées dans le courant. Le fleuve aurait-il un secret ? Serait-il inépuisable ? En plus d’être un gigantesque vivier, le delta est un luxuriant jardin débordant d’ananas, de mangues, de noix de coco, de longanes et de pamplemousses. Des barges croulent sous leurs chargements de canne à sucre. Elles halètent sur les canaux entre les rives brunes hérissées de palmiers. En rang serrés nous suivons les paysans et les pêcheurs pressés d’embarquer sur un bac. Les embarcations fourmillent de gens. Debout, accoudé, en train de manger ou de dormir, il n’y a pas la moindre petite place libre. Les ballots s’entassent sur le sol. Des bébés tètent ou dorment sur le dos de leur mère, indifférents au bruit et à l’agitation. Des vélomoteurs, des camions de transport, la plupart chargés de victuailles et de produits divers. Le bac ronfle, c’est le temps d’une pause. Tout au long de ses quatre mille neuf cents kilomètres, le Mékong accueille sur ses rives des peuples qui ont su s’adapter à l’inconstance de ses eaux. Depuis des millénaires cinq pays bénéficient de ses bienfaits et vouent à ce fleuve aux crues nourricières un culte sans égal. Les prières sont sans doute entendues : en témoignent les cent cinquante espèces de riz récoltées plusieurs fois par an dans son delta fertile ou les trois cent mille tonnes de poissons pêchées dans le lac Tonlé Sap. Les constructions des barrages ont fait perdre une grande partie des réserves halieutiques. Le déboisement, la transformation des marais de palétuviers en rizières et en étangs à poissons d’élevage, le braconnage d’oiseaux menacés de disparition sont quelques-uns des outrages de l’homme envers le troisième fleuve d’Asie. La marche forcée vers le progrès est-elle compatible avec la préservation d’un écosystème complexe, marqué notamment par les crues saisonnières ? L’avenir du Mékong dépendra de la capacité des États à gérer ensemble ses ressources. Les évolutions de ce fleuve, hier encore tropical et mythique et promis demain à une domestication utilitaire, ne doivent pas se faire à marche forcée. Le temps de la réflexion est compté, les pays engagés dans la modernisation de leurs économies n’ont qu’une idée en tête : rattraper leur retard au plus vite. Une prise de conscience est nécessaire. Elle commence à se faire, lentement, mais le Mékong n’est pas près de reprendre son long cours tranquille. Le fleuve continue de couler, nous continuons de marcher. Nos pieds nus sur le sable brûlant d’une plage de la mer de Chine Méridionale. Comme si toute l’histoire de l’humanité n’était que cela : avancer, marcher, parce qu’il le faut sachant que c’est le seul moyen qui est donné à l’Homme et à la Nature pour affirmer son existence et sa destinée. En Chine, on dit que lorsqu’on est arrivé au but de son voyage, c’est que la route a été bonne. Et bien elle ne fut pas si mauvaise. Extrait du Livre « Mékong fleuve d’aventures » ventdularge©éditions www.ventdularge.fr.cc

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Extrait du Livre « Mékong fleuve d’aventures » ventdularge©éditions
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