
Soleil de plomb, manque de confort, malgré ces inconvénients, auxquels viennent s’en ajouter bien d’autres, la bédouine, il n’y a rien à faire, ne veut absolument pas quitter son désert…
Le sultanat d’Oman sommeillait, il y a trente ans encore, sous des tonnes de sable fin. Un jeune prince rêvait alors d’un monde meilleur où tous ses sujets seraient heureux. Bien décidé que ce conte devienne réalité, il sortit, un jour, de sa résidence surveillée, destitua son père qui régnait en maître absolu depuis près de quarante ans et prit en main les rênes du pouvoir. Le Sultan Qaboos bin Said al Said, vraiment résolu à faire vivre « Modernité et authenticité » en parfaite harmonie sur son territoire, se mit au travail. Il entreprit de moderniser l'économie semi-féodale du pays et d’y en lever les lourds interdits sociaux. Après trois décennies, son but est pratiquement atteint. Oman est passé d'une économie de subsistance à une économie moderne. C’est un des pays arabes les plus en phase avec son époque, tout en ayant conservé scrupuleusement ses traditions ancestrales. Contrairement à ses voisins, plutôt clinquants, Oman reste discret, n’étalant pas, de manière ostentatoire, le produit de sa manne pétrolière. Est-ce pour cette raison que cet état singulier, pourtant si puissant autrefois, plaque tournante du commerce entre Orient et Occident, fasse si rarement parler de lui ! Quoi qu’il en soit le tourisme, prenant petit à petit ses marques le long des plages somptueuses, ne devrait pas tarder à le faire sortir de l’ombre, un comble pour un pays occupé aux deux tiers par le désert…
Nomades land!
De cent pour cent nomade, le sultanat a donc fini par poser son paquetage, ici ou là.
En trois décennies, passer du Moyen-Âge au 21e siècle, pour certains bédouins, fut une aubaine. Prenant la balle au bond, ils se transformèrent en d’habiles businessmen. L’étonnante évolution du Sultanat ne modifia pas pour autant leur manière de vivre, très attachés qu’ils étaient à leur culture. Si ces derniers ont troqué malgré tout, pour se déplacer, leurs dromadaires pour de superbes 4x4, si les mobiles ont fini par rapprocher les gens en réduisant les distances, à condition toutefois que les réseaux téléphoniques arrêtent de faire de l’équilibre sur la fine crête des dunes, la vie de nomade surfant sur la mer de sable est restée irrémédiablement la même qu’autrefois surtout les jours de marché aux bestiaux.
Chaque semaine, aux approches de Nizwa, Sinaw ou même Ibra, le bétail, à l’arrière des pick-up, arrive le nez au vent ou beuglant, entassé dans de gros camions. L’effervescence est au top dès 7h30 aux abords des marchés quand acteurs et spectateurs de tout le canton se pressent pour avoir la meilleure place.
Au volant de leurs gros véhicules rutilants, qui pourraient faire office de vaisseau spatial vu le décor ambiant, permis de conduire ou non en poche, les bédouines, loin de leur tente, descendent, énergiques, avec la ferme intention de faire de bonnes affaires. Nullement impressionnées par la gent masculine, en plus grand nombre, nullement intimidées par tous les visages burinés des anciens, solides piliers de ces enchères hebdomadaires, elles prennent place avec, non pas, arrogance, mais une certaine maîtrise du commerce, au cœur de l’action. Au milieu de toutes les dishdashas immaculées, tenues « nationales » des omanais, leurs silhouettes noires ou colorées ne se font même pas remarquées tant leur présence est des plus naturelles. Certaines bédouines se distinguent par leur côté pétillant et éclatant. Ces couleurs chatoyantes viennent d’Inde, dont l’influence, très prononcée, se devine aussi dans la coupe de leurs effets. Longue tunique (qamis en arabe d’où vient notre « chemise ») sur un sarwal brodé, le tout drapé dans un voile transparent, en totale harmonie avec l’ensemble. Autre détail important, leur « burqa » ! Ici, dans le Sultanat, on est loin de l’Afghanistan et loin de ce que ce mot sous-entend, on se rapprocherait, en détaillant l’objet, plutôt de la Bauta de Venise, romantisme et Rondo Veneziano en moins. Tradition et culture islamique obligent, la bédouine se doit de dissimuler son visage aux regards « étrangers », mettant ainsi paradoxalement ses yeux surlignés de khôl en évidence. À l’abri, néanmoins, derrière ce masque semi-rigide noir ou doré, pourvu, de plus, d’une excroissance verticale qui lui donne un profil coupant, elle n’a d’ailleurs pas sa pareille dans les affaires. Intraitable, elle ne lâche jamais sa chèvre ou sa brebis à n’importe quel prix, quoi qu’en dise son époux. Certes, on dit la femme musulmane « soumise », mais, il ne faut pas oublier que la bédouine n’en est pas moins, la plupart du temps, propriétaire du cheptel familial, voire même d’une partie de la tente et des bagages. Elle a donc son mot à dire ! Si le mari entame, de son côté, de longues palabres pour lancer le jeu de la transaction, ce sera toujours elle qui donnera finalement son accord pour conclure un marché. Campée, fière, au centre névralgique du business, les longes de ses chèvres en main, elle ne pliera jamais et ne quittera les lieux qu’une fois son argent en poche.
Vers 11h30, il est grand temps d’ailleurs de repartir. Les marchés aux bestiaux se vident. Quelques emplettes et cap vers le désert.
Un autre monde…
Le plein d’essence fait, le ravitaillement d’eau également, quelques dattes et hop, nous voilà parti. Je ne sais pour vous, mais pour moi le désert, quel qu’il soit, me fascine.
Sortie d’Ibra, la route est super, toute droite sur des kilomètres. Le paysage accidenté semble fondre comme neige… au soleil ! Tout s’aplatit, les djebels s’estompent. Quelques villages défilent encore. Villages, comme dans tout le pays, aux maisons bien clean, cachées derrière de longs murs immaculés et presque toujours dépourvues de végétation. Au détour d’un virage en bordure de Al Mintirib, le bitume s’arrête net, serait-on attendu ? Sûrement, on nous a déroulé un épais tapis tissé de sable fin et doux ! La 4x4 semble s’être déchaussée pour ne pas salir, le bruit de ses pneus sur le sol se faisant bien sourd…
Chez Salma, une nomade du sud Wahiba, sa tente est, en fait, une hutte (barasti) faite de branchage et de feuilles de palmier. L’intérieur couvert de tapis et de coussins y est chaleureux, tout comme l’hospitalité de toute la famille. À peine arrivé, un café brûlant à la cardamone est servi au visiteur. L’halwa, petite gâterie sucrée nationale, ne manque jamais sur le plateau. Oubliez son aspect quelque peu rébarbatif, l’halwa est un vrai délice. Dans ce pays, on est finalement plus café que thé… Pourtant, autrefois Oman en était dépourvu. Alors, pour faire comme si, les bédouins pilaient finement les noyaux des dattes qu’ils faisaient infuser dans la « dalla » (la cafetière). Celui qui avait un kilo de cet ersatz de kawa sous sa tente était le roi de la région tout comme celui qui possédait un bon sac de riz, nourriture incontournable des nomades.
De retour au campement, son 4x4 reluisant laissé en plein soleil et le portable, coupé de tout, oublié sur une étagère, Salma redevient bédouine « atemporelle ». Tout en racontant un peu sa vie quotidienne, elle reprend son ouvrage. L’artisanat fait partie aussi des revenus de la famille. Tapis, coussins et bien d’autres petits articles tissés attireront toujours le visiteur de passage. Machinalement, la vie reprend son cours. Chacun s’installe un peu lymphatique dans son coin, en attendant que le soleil baisse d’intensité. Amayed qui veut devenir professeur plus tard enfile, pour sa mère, une aiguillée de coton noir. Alia, la petite dernière, inonde sa jeune maman de baisers. Elle la chouchoute, elle sait bien qu’un petit frère ou une petite sœur arrivera bientôt dans la maisonnée Le père vient de soigner les animaux et de prendre place lui aussi sous la tente. Un ragoût de chèvre est en train de cuire dans le sable sous le soleil brûlant… Le calme règne, personne ne dit mot, est-ce franchement utile ! Tout le monde est là, c’est le principal, l’histoire peut continuer à s’écrire tout simplement …
Ciel de lit étoilé au camp des 1000 nuits
Tôt, le matin, c’est la meilleure heure pour reprendre la route. Côté température, c’est, en effet, plus agréable de voyager avant que le soleil brûle tout sur son passage. Le sable est orangé, par endroit, presque rouge mais le soleil, de plus en en plus haut, ne va pas tarder à le faire pâlir. On est bien dans le désert, il est partout, surtout si on ne regarde pas derrière. Tâlib, le chauffeur, se lâche en accélérant le mouvement. J’ai toujours entendu dire qu’il ne fallait pas s’arrêter dans le sable si on ne voulait pas s'enliser, donc je suis rassurée, il a tout bon… pour le moment ! Quelques dromadaires ont trouvé de minuscules brindilles d’arfaj et de rimth à grignoter et ne lèvent même pas le museau sur notre passage… d’autres tentent de se mettre à l’ombre d’un « samra », l’arbre du désert, qui, tout sec et noueux, brandit ses branchages épineux en signe de rébellion à la sécheresse. Le décor file dans le rétroviseur extérieur, comme une étole de soie grège accrochée à la portière, laissant le vent chaud le caresser, le modeler. Des dunes se forment et se déforment, prenant, même, de la hauteur … mais rien n’impressionne notre 4x4 même pas le mur de sable qui nous… fait… face… Enfin, on était presque en haut, mais, patatra, on re-dévale la pente … pour attaquer, de plus belle, cette sacrée montée… Bien motivés, on est reparti encore plus vite… rien à faire, deux fois, trois, quatre, six, huit… prenant même de l’élan de plus en plus loin … d’un seul coup, Tâlib capitule et change de route, vexé d’avoir perdu la face devant cet obstacle arrogant. L’angle de la piste, cette fois-ci, est moins pentu, mais un autre piège s’annonce. Un virage en épingle à cheveux sur le haut vers la droite… Silence dans l’habitacle… À la quatrième tentative, eureka, les roues ont enfin mordu la piste et, à nouveau souriant, notre compagnon file sur un plateau de tôle ondulée bé-gay-ant, malgré lui, à peine la parole retrouvée, sous les secousses en cascades de son véhicule.
Dans une « vallée »confortable, au loin, des toiles de tentes sombres se dessinent enfin sur le sable … Bienvenue au Camp des 1000 nuits…
Waouh ! Le noir de la laine, de chameau ou de chèvre tissée, c’est un fait, retient la chaleur … On serait tenté de se demander pourquoi ne pas avoir choisi des toiles claires en poil d’ours polaires… Et puis non, parfait ! tous ces degrés bien emmagasinés dans la journée nous serviront contre la fraîcheur de la nuit car, c’est bien connu, dans le désert, et surtout « en hiver », la température chute d’une façon vertigineuse. Enfin pour le moment, on s’installe, on découvre nos espaces, ma foi, fort sympathiques. Chaque chambre est douillette à souhait avec tous ses tapis et ses lits à l’européenne. De plus, elles sont toutes munies d’une salle de bains privative en dur et oh ! génial, à ciel ouvert.
Lorsque l’on arrive dans le désert, que ce soit la première ou la millième fois, la sensation de plénitude se fait toujours ressentir. Le silence est absolu un peu comme s’il refusait toute intrusion sonore extérieure. Impressionnant, unique, tout semble lourd, très lourd, la vie est au ralenti, anesthésiée…
Même le soleil est fatigué et décide d’ailleurs d’aller se reposer derrière les dunes. La chape torride sur notre tête se fait de plus en plus légère, redonnant doucement vie à chacun. Il est même grand temps de grimper sur la crête pour se laisser prendre au jeu du coucher de soleil dans le désert à immortaliser sur la pellicule.
Sublime ! Il n’y a rien à dire d’autre.
Pendant cette petite escapade, les lampes à pétrole se sont allumées ici et là comme par magie. Dame électricité, bien évidemment, n’est pas arrivée jusqu’au camp, tout comme les relais de téléphone, il ne manquerait plus que des sonneries intempestives viennent rompre cette sérénité absolue. Le barbecue, quant à lui, va prendre ses fonctions dans quelques instants. L’unique repas du jour se fait même désirer maintenant qu’une douce nuit a envahi le campement.
Devant un délicieux curry, on se donne les impressions de la journée. Des rires fusent… Sous la voûte étoilée xxl, chacun repart une lampe torche à la main, pressé de vivre cette nuit de rêve tant attendue, le « baptême de la solitude » comme dirait Paul Bowles. Moment fort, inoubliable. Aucune lumière parasite ne vient altérer ce bleu intense et profond, aucun détail extérieur ne vient interrompre la méditation. Sera t-on toujours le même demain ? Non, impossible, la sensation est trop forte… mais le sommeil doucement prend le dessus sans crier gare…
Alors qu’une petite lueur apparaît sur le ciel de lit soufflant une à une les loupiottes qui éclairaient nos songes, on dirait que certaines toiles s’ébrouent Après le coucher, le lever de soleil est imparable. Tout le monde est fin prêt pour remonter sur les dunes voir s’extirper de l’horizon le gros ballon orangé qui égayera cette nouvelle journée. De miel et chaud, hier soir, le sable s’est fait rosé et frais, au petit matin.
Ça y est, la nuit qui manquait au Camp des 1000 nuits s’est écrite, le compte est bon maintenant pour Shéhérazade !
Au terme de mon voyage, je comprends les bédouines qui , malgré le progrès, aiment à rester ou à retourner, le plus souvent possible, vivre dans le désert… c’est magique et prenant, impossible de se défaire de son emprise…

“ De belles photos ... on sent une pro de l'image ! ”
Gérard Decq | 21.06.2009 23h28
“ Quel beau voyage au milieu des dunes, Christiane ! ”
Gérard Decq | 01.10.2009 20h21




