Egypte : Le petit peuple de Louxor

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Egypte : Le petit peuple de Louxor

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Gérard Decq | 02.02.2009 | 887 visites | 0Favoris |
Gérard Decq

Egypte : Le petit peuple de LouxorNout, la brune déesse au ciel étoilé, a replié son manteau constellé, enfantant, au bout du cycle nocturne, un jour nouveau : le disque or d’Amon Râ renaît dans l’azur égyptien. Le Nil, par delà le minaret aux verts balcons, poursuit son cours inlassablement. Le temps immuable m’invite à un réveil paisible. Quelques étages plus bas, au carrefour, deux coups de klaxon s’excitent brièvement dans le retour de l’activité urbaine, mais le trot d’une calèche résonne, de son rythme pondéré, en maître de la chaussée.

La ville de la rive des vivants

Egypte : Le petit peuple de LouxorSur les trottoirs, les fumeurs de « chicha », stoïques, semblent bien décidés à humer la moindre seconde de la nouvelle journée, tout en profitant du spectacle de la rue. La douce chaleur ambiante me séduit et je marche, le cœur empli d’allégresse, sachant que ces jours-ci, il neige sur la France. Le jeune cocher Ali, vu l’absence de touristes à cette heure matinale, en profite pour s’offrir un galop en direction de l’antique Thèbes. A l’arrière du fiacre, les décorations clinquantes, proprement astiquées, accrochent un rayon de soleil et scintillent au bout de la rue. Peut-être, Ali reviendra-t-il du marché aux légumes avec un chargement de navets ou de bottes de menthe. En effet, si les calèches exercent principalement, de nos jours, une vocation touristique, elles n’ont jamais cessé d’être en service et ces attelages sont toujours utilisés par les autochtones pour le transport de toutes sortes de marchandises. Voici, d’ailleurs, en plein centre-ville, l’hôpital des chevaux : toilette et soins vétérinaires sont prodigués par des infirmiers en blouse et bottes blanches. Sous des jets d’eau, la cour, cernée de box, offre un sol cimenté impeccablement lisse. A Louxor, le temps roule lentement et les calèches apportent la bouffée apaisante du souvenir des décennies écoulées. A l’ombre des palmiers, elles font revivre le charme de la belle époque. En faction devant le pylône du temple, l’obélisque, esseulé depuis que son jumeau est monté chercher gloire à Paris, pointe son dard dans un ciel exempt de nuage. Le sanctuaire, consacré à Mout, divinité féminine, compagne du grand Amon de Karnak, étire élégamment sa colonnade en surplomb du Nil. A ce niveau, se situe l’embarcadère du baladi, le bac qui relie inlassablement les deux rives, car, même dans la plus haute antiquité, la rive gauche, dite « des morts » parce qu’elle renferme les célébrissimes tombeaux, a toujours été habitée. Le bac constitue donc une voie de communication très animée de l’aube au coucher du soleil. Un bateau accoste justement. Quelques employés pressés escaladent la rampe, puis c’est le flot, en groupes volubiles de garçons ou de filles, écoliers et lycéens, mêlés à des travailleurs, à des femmes ou de simples fellahs venus faire leurs emplettes au souk urbain.

Egypte : Le petit peuple de LouxorLe marché est quotidien à Louxor. Les étroites échoppes débordent tout au long d’une longue rue piétonne, où se faufilent ânes et bicyclettes, et que les calèches descendront en fin d’après-midi, au moment où l’animation décroît et où les touristes, débarqués de croisière, viennent voir le « marché arabe ». Boucheries artisanales, fruits et légumes, marchands de cordes, de pierres ponce, d’ustensiles de cuisine ou d’épices se côtoient, s’entremêlent. De petits cafés ont, sur le mince trottoir, sorti deux tables où trônent des verres de thé brun, les consommateurs faisant face à l’animation de la rue. Sur un comptoir, savamment alignés, une douzaine de narguilés distillent les rayons du levant au travers de leurs panses vitrées. La foule se bouscule et joue des coudes. Femmes en fichu noir, hommes en djellaba et chèche. Sur des têtes féminines, en équilibre, toutes sortes de sacs emplis vont et viennent. A califourchon sur son bourricot, un vieil homme a du mal à se faufiler, d’autant que des marchands ont implanté leur chariot de fruits au milieu de la rue. A même le sol, les jardins irrigués de la vallée ont déversé des monceaux de choux fleurs en piles pyramidales, des tomates écarlates bien fermes en larges étals circulaires, des poivrons joufflus, des oignons rosés à la peau finement pelliculée. En cônes onctueux cerclés de vanneries sombres, le bleu de l’indigo voisine avec des lentilles ocre. L’Orient est là qui vous saisit, vous envoûte de senteurs et de sourires. Vous échappez à la fallacieuse proposition d’un changeur à la sauvette pour soupeser des poteries rustiques, choisir les oranges qui étancheront votre soif, vous asseoir quelques instants en compagnie des buveurs de thé, flâner à loisir dans un bain de foule bigarrée et bon enfant.

Egypte : Le petit peuple de LouxorJ’ai quitté le souk et retrouvé, loin de la presse, une rue plus aérée. Voici le portail de l’église copte. Très digne, un prêtre en longue soutane noire et barbe grise disparaît dans la sacristie. Sur le trottoir, un petit homme replet m’aborde : il s’exprime assez bien en français. Et voilà qu’au pays des scribes (!), il sollicite ma calligraphie pour écrire une carte postale à une sienne amie de passage qui, dit-il, réside en Suisse. J’aurais mauvaise grâce à refuser ma contribution, mais, pour écrire le message, je me retrouve dans le petit bureau d’un vaste magasin de papyrus peints ! Avec la convivialité qu’il a su instaurer, mon rabatteur va déployer son boniment en un torrent de circonvolutions, empilant un bric-à-brac argumentatif si délirant qu’après tout, puisque je dois, comme cadeau, rapporter, justement, un papyrus décoré …

Le marché aux bestiaux

Egypte : Le petit peuple de LouxorCe mardi matin, Weïl me rejoint au pied de l’hôtel, au volant de sa Peugeot blanche. Nous avons fixé rendez-vous hier, tard dans la douce soirée, alors qu’il était posté à côté de son taxi et qu’en vain, il avait attendu pour le lendemain une longue course : Assouan ou bien Abydos, en convoi sous escorte policière. La belle humeur de Weïl me séduit. Il parle très bien l’anglais. J’admire son courage pour la longueur de ses journées de travail. Il ne roule pourtant pas sur l’or : le véhicule ne lui appartient pas, et ce beau brun à la haute stature m’avoue même que, s’il n’est pas encore marié, c’est par manque d’argent. Au cours de la matinée, il me montrera l’objet de ses rêves : au bord d’un canal, avec l’ombre d’un palmier, une humble maison de terre battue, les murs enduits d’un bleu lavande, deux fenêtres, un banc de bois sur le pas de la porte.

Egypte : Le petit peuple de LouxorPar la route de l’aéroport, à une bonne dizaine de kilomètres, nous nous rendons au marché hebdomadaire, mais sans dromadaire aujourd’hui (!) d’El Hebel. Au-delà de la zone désertique du terrain d’aviation, l’irrigation permet le miracle vert du long ruban de la vallée, cultures et oliviers. Nous croisons des chèvres poilues, traversons quelques hameaux. Dans la plaine, la municipalité a aménagé, derrière de hauts murs, un vaste enclos au sol poussiéreux. Une foule, exclusivement masculine, domine de ses blancs turbans le cheptel parqué en trois catégories : dès l’entrée, ce sont les ovins en groupes compacts ; la majorité du marché est occupé par veaux et vaches pour lesquels on a apporté des tas d’herbe fraîche sur la terre desséchée ; à l’autre extrémité, les ânes, en plus petit nombre. De ses poignes vigoureuses en tenailles sur le mufle de l’animal, un vendeur exhibe fièrement la dentition de son bourricot. Les fellahs, vêtus, en ce mois de février, d’une djellaba de laine et d’une écharpe, s’appuient sur un long bâton de bambou renforcé, dans le quart inférieur, d’un tube de métal : véritable sceptre du berger. Les choses sérieuses nécessitent temps et patience. C’est au rayon bovin que l’animation bat son plein et, sur fond de meuglements, les tractations de maquignons s’échauffent. La transaction terminée, à l’écart, on compte avec application les épaisses liasses de billets, un par un. La corde de l’animal change de main ; il reste à se frayer, avec peine, un chemin entre foule et bestiaux. Pour ombrager les indispensables bars, des toiles ont été tendues sur de hauts piquets : à terre, des nattes de paille accueillent buveurs de thé et fumeurs de chicha. Sur fond de sable, d’autres narguilés attendent. Leurs délicates verreries, en ce rude décor, me fascinent : les couleurs tendres, jaune, bleu, vert, chantent à contre soleil. Il est temps de laisser les palabres suivre leur cours, sous la montée puissante des senteurs du cheptel, pour rejoindre Weïl et son taxi.

Au fil du Nil

Egypte : Le petit peuple de LouxorL’autre rive m’attire inexorablement avec ses tombes peintes et ses temples sculptés. Me mêlant à la foule, j’embarque donc à bord du baladi. Sur le pont principal, largement aéré, un « stand-pâtisserie » où deux gourmandes ont du mal à se décider entre les différentes friandises. Des femmes vêtues de sombre rentrent chez elles avec des poules dans des cages de bambou, des filets débordant de provisions. Des hommes discutent autour du timonier. L’Egypte des fellahs s’étire le long du fleuve. Si l’époque où l’on espérait la crue est révolue, la multiplicité des canaux permet la polyculture avec, en ces lieux, une dominante pour la canne à sucre. Voisins des tombes magnifiquement décorées de la «vallée des Nobles», les paysans du village haut perché de Gourna doivent toutefois assurer la corvée quotidienne d’eau au moyen d’une citerne tirée par un âne. Sous l’inspiration antique, les murs de leurs maisons se tapissent de fresques naïves polychromes : un avion, ou un paquebot, rappelle, événement notoire dans sa vie spirituelle, le voyage à La Mecque du propriétaire du logis. Mais la vie est rude sur ces collines ; beaucoup ont déménagé pour des villages plus proches du Nil.

Egypte : Le petit peuple de LouxorLà, à quelques kilomètres des foules touristiques, dans le lacis des venelles et des cours intérieures aux murs de briques sèches, le rythme lent des eaux du fleuve éternel berce les activités quotidiennes. Sur le chemin de digue, on prépare un nombre impressionnant d’hameçons. Un fellah se rend aux champs avec son dromadaire ; d’autres en reviennent, de grosses brassées de cannes à sucre en travers d’un bourricot. Une fillette rentre, un fagot de bois mort en équilibre sur la tête. Sur le pas de sa porte un grand-père câline son petit-fils. En file, au croisement de la rue, les ânes au piquet, on attend son tour au moulin, où, en sous-sol, la moderne machine électrique produit la farine convoitée. La pause de midi emplit l’école du bourg d’une fébrile animation : les élèves n’ont pas le droit de sortir et prennent leur repas sur place : devant l’entrée principale, trois entreprenantes jeunes filles ont dressé, à même le sol, des étals de friandises et les échanges commerciaux se font à travers les barreaux du portail.

Egypte : Le petit peuple de LouxorAu bout du bâtiment, le grillage de la fenêtre d’une salle de cours ventilée présente des défaillances : par les ouvertures, de jeunes mains se tendent, en une joyeuse bousculade, pour obtenir au plus vite les galettes farcies que l’on cuisine précisément de l’autre côté de la rue. Plus loin, dans une courette, Mohamed, encore trop jeune pour l’apprentissage scolaire, prend un réel plaisir à faire rouler un jouet artisanal : le couvercle d’une boîte emmanché d’une badine. Devant une maison voisine, rassemblement de « pleureuses » à l’occasion du décès d’une vieille dame. Les formes féminines, vêtues et coiffées du même noir uniforme, n’affichent certes pas l’élégante jeunesse ni les petits seins pulpeux des célèbres fresques de la tombe de Ramosé, mais la même tradition funéraire se perpétue. Plus loin, un marchand ambulant propose des choux-fleurs. Un colporteur nubien se déplace avec une étrange carriole grillagée, chargée à ras bord de vêtements multicolores : shorts, tee-shirts de fabrication industrielle. Des femmes sont à la lessive avec d’immenses bacs circulaires en aluminium. D’autres ont mis à lever de souples galettes de pain sur des pierres plates, avant de les faire cuire dans le four rustique qui attend d’être allumé. Une bru, en longue robe rose fuchsia, étend le linge sous le regard bienveillant de sa belle-mère. Quelques vieillards, sur un banc, à l’ombre accueillante d’un mur, savourent le temps qui passe en sirotant un verre de thé ambré. Des hommes tapent une partie de dominos dans la tiédeur nonchalante et le calme de cette campagne qui respire une extraordinaire douceur de vivre. A l’horizon, la voile d’une felouque glisse silencieusement. En aval, le baladi poursuit ses allées et venues jusqu’à l’heure où le couchant rougeoie le ciel d’une poudre d’or qui ruisselle sur les colonnes de l’antique Thèbes.

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Gérard Decq

Hello, monsieur Salaün, si vous cherchez photos/reportages , je suis votre homme : decq.gerard@gmail.com ”

Gérard Decq | 21.04.2011 06h58

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