Karni Mata, le temple des rats de Deshnok

Inde
Karni Mata, le temple des rats de Deshnok

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Pascal Mannaerts | 16.10.2009 | 1570 visites | 0Favoris |
Pascal Mannaerts

24 novembre 2008

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokHier soir, vers 21 heures, je me faufile en rickshaw dans les faubourgs déjà à moitié endormis de Jaisalmer. La brume envahit progressivement les ruelles, il fait de plus en plus frais. Les abords de la gare sont déserts, seules quelques personnes sont allongées à terre dans le hall, méconnaissables, enroulées de la tête aux pieds dans d’épaisses couvertures, pendant qu’une vache s’est pointée au guichet, fermé, et broute lascivement les feuillets de réservation de tickets de train qui sont empilés sur le comptoir. Heureusement qu’elle est là pour mettre un peu de vie dans ces lieux fantômes, car avec tous ces corps figés et alignés sur le sol, sans visage et sans bruit, on se croirait presque dans une mortuaire. Le train démarre vers 23 heures. Après quelques minutes, on traverse les zones poussiéreuses du désert rajasthani. Des nuages de crasses envahissent le wagon, ça gratte la gorge, ça bourre les narines, c’est abominable. La température baisse progressivement et, passé minuit, c’est carrément intenable. J’ai une veste en laine sur le dos, et ça ne suffit même pas. Je grelotte, et si je garde la bouche entrouverte, je claque carrément des dents. Le pire, c’est qu’il n’y a absolument aucune solution avant d’arriver à Bikaner, normalement à 4 heures du matin. Le wagon est quasiment vide, et les quelques passagers qui s’y trouvent sont allongés sur les couchettes, dans le même état que moi. Impossible de dormir. Les courants d’air passent par les ouvertures des portes et fenêtres qui ne se ferment qu’à moitié. A un moment, tout somnambule, je m’enferme même dans les toilettes, en pensant stupidement qu’un petit espace sera plus vite réchauffé par ma propre chaleur. Mais non…ca ne fonctionne pas. Et c’est vrai que c’est stupide comme idée! A mon avis, ce froid me rend débile. A 4 heures, plus tôt qu’annoncé, on débarque à Bikaner. Je sors de la gare, chargé comme un chameau, et je me rue sur un tea stall déjà ouvert à cette heure-ci. Je tombe dans une petite guesthouse un peu plus loin, et m’endors enfin, jusqu’en fin de matinée. Bikaner, c’est une autre cité du désert rajasthani. Etant anciennement une étape importante sur les grandes routes caravanières, la ville semble encore aujourd’hui tout droit sortie d’un conte moyen-âgeux, avec ses ruelles sombres et bosselées, parcourues par des chameaux que l’on utilise pour transporter les marchandises, des hommes en soutane et des femmes voilées, bordées de havelis de grès rouge, de temples jaïns aux peintures exquises, et dominée par son imposant fort Moghol. Bikaner, c’est encore l’un des petits bijoux où j’avais envie de me replonger lors de mon passage au Rajasthan. Demain, je pars en bus, pour la journée, à quelques kilomètres d’ici. A Deshnok…au fameux “temple des rats”…

25 novembre 2008

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokJe suis de retour de Deshnok, à 30 kilomètres au sud de Bikaner. Le village de Deshnok, avec son temple de Karni Mata, c’est encore une petite perle de bizarreries typiquement indiennes. Encore quelque-chose de délirant que l’on trouve ici, et même si son caractère insolite est à rallier au relativisme des cultures, la visite de ce sanctuaire hindou ne laisse jamais indifférent. Imaginez-vous un splendide temple, aux dimensions réservées, entièrement fait de marbre blanc, avec, à l’intérieur, des milliers et des milliers de rats, vénérés comme des dieux, qui y vivent en toute liberté. Ils courent partout, s’infiltrent dans les trous des murs, grimpent sur les colonnes, se promènent à travers la foule des visiteurs, ou prennent simplement le soleil, à moitié endormis, repus des plateaux de nourritures que leur apportent les pèlerins. A priori, ce décor relèverait d’un imaginaire impossible, effrayant, mais c’est exactement ça. Un endroit repoussant, et fascinant à la fois… Et ce temple hindou compte parmi les plus sacrés du nord de l’Inde.

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokSelon la légende, Karni Mata, une vieille dame barbue de 103 ans ayant vécu au quatorzième siècle, et incarnation de Durga, pria Yama, le dieu de la Mort, de rendre la vie au fils d’un conteur. Devant son refus, Karni Mata réincarna tous les conteurs défunts en rats, privant ainsi Yama d’âmes humaines dans son entourage. Aujourd’hui, ce sont des hordes de rongeurs sacrés qui peuplent ce temple perdu en pleine campagne rajasthanaise, élevés au rang des dieux, et censés être chacun une incarnation divine.

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokIl est à peine 9 heures et plusieurs bus gouvernementaux débarquent à Deshnok, venant de Bikaner. C’est comme ça chaque jour, tout au long de l’année. Les pèlerins se rendent en masse à Bikaner, carrefour important des grandes routes et voies ferrées du Rajasthan, avant de prendre une correspondance pour parvenir ici. Dans la foule, on trouve plusieurs couples de futurs mariés. Se présenter au temple de Karni Mata, les jours précédant la cérémonie de mariage, serait de bonne augure pour leur union. Monsieur et sa future épouse se rendent au temple accompagnés de deux ou trois personnes tout au plus, qui sont généralement les frères du marié. Ils sont habillés comme ils le seront au jour de la cérémonie nuptiale. Monsieur porte un veston noir, un turban élégant et aux couleurs épicées, arbore un sabre qui lui pend en bandoulière, à les yeux cernés de kohl, et est attaché à sa future épouse par un long tissu enroulé autour de la taille. Elle le suit, juste derrière, drapé d’un sari rouge et cousu de dorures, le visage caché sous une étoffe de soie et à peine discernable, figé, sans aucune expression. Des attitudes qui parlent d’elles-mêmes… Ils rayonnent de beauté. De fierté, aussi, surtout pour monsieur, qui l’affiche clairement. Et quels cadeaux que ces trois couples me font, des mon arrivée, en me demandant de les photographier. Splendides.

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokComme dans n’importe quel temple hindou, on laisse ses chaussures à l’extérieur, et on y pénètre pieds nus. Et quels moments palpitants que ces premières minutes passées sans sandales en plein milieu de cette foule de rongeurs, de leurs excréments et restants de nourriture, qui nous frôlent les pieds de temps en temps, mais ne mordent apparemment jamais. Les premiers instants passés dans ce temple sont toujours assez impressionnants, mais on s’y fait vite. Puis, pour moi, c’est déjà la troisième fois que je passe ici. Je crois que le plus dur est encore de veiller à ne pas écraser l’un de ces rats endormis (ou à moitié morts, car on trouve aussi quelques cadavres), qui jonchent le sol et se confondent parfois avec les dalles noires disposées en damier noir et blanc sur toute la superficie des lieux. Un peu partout, on trouve de grandes bassines remplies de lait frais, à ras bord, et assaillies par ces dizaines de bestioles brunâtres qui viennent se plonger le museau dans ce blanc limpide, avec leur longue queue glabre pendant dans le vide. D’autres reçoivent des prasads, qui sont ces pâtisseries et sucreries que l’on offre généralement aux pèlerins dans les temples, certains fidèles se ramenant même avec des biscuits ou des fruits et légumes. La plupart des gens pénètrent ici sans aucun problème, seules quelques personnes poussent des cris soudains, ou se mettent à pleurer, principalement parmi les gosses.

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokAu centre du temple se trouve le sanctuaire, à proprement parler. Une petite pièce clair-obscur, de peut-être deux mètres sur deux, bourrée de rats qui grouillent dans une espèce de cheminée contenant une effigie de Karni Mata, et éclairée par une torche. Les gens se bousculent dans ce minuscule périmètre en famille, font des dons de plusieurs centaines de roupies, qui filent directement dans les caisses brahmaniques, avant de s’engouffrer, dans le sens impératif des aiguilles d’une montre, dans un couloir sombre, rempli de bêtes allongées sur le sol, dont la queue dépasse des trous qu’elles ont creusés dans les murs. Des pèlerins sont assis dans la cour intérieure du temple. Après avoir fait le tour du sanctuaire en récitant une série de bhajans dédiés à Shiva, ils entament une série de chants improvisés, envoûtants. Ils sont venus du Maharastra pour honorer ce lieu sacré et mythique de l’Inde du nord, et ont deux jours de train et de bus derrière eux.

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokJe crois que j’ai bien passé 6 heures dans ce temple aujourd’hui. Je dois être arrivé sur le coup de 9 heures, et à 15 heures, je prenais un bus de retour sur Bikaner. Evidemment, comme dans tout concentré de foule en Inde, je me fais sans cesse aborder pour savoir comment je m’appelle ou d’où je viens, si je voyage seul, si c’est ma première fois dans leur pays, ou encore pour prendre des photos avec moi. Ils sont quand même marrants…certains me font poser individuellement, avec chacun des membres de leur famille, comme si j’étais une vedette étrangère ou je ne sais pas trop quoi. Ou plutôt suis-je simplement une créature venue d’ailleurs, ce qui attise leur curiosité. Parfois, ça met des heures, et si un groupe en voit un autre pendre ces photos à mes côtés, il enchaîne directement, alors que le précédent a à peine terminé…mais je me prête au jeu. De toute façon, c’est donnant-donnant. Avec mes photos, moi, je fais pareil à longueur de journée. Juste que c’est fait plus discrètement… Tout-à-coup, ce sont des cris de joie qui jaillissent à côté d’une grappe de rats occupés à se goinfrer de prasads répandus sur le sol, dans un coin à côté du sanctuaire. La souris blanche a fait son apparition! Il n’y en aurait qu’une, sur les milliers de rats qui évoluent ici, et la chance accompagnerait celui qui tomberait dessus. C’est un rat albinos. Il est là, parmi d’autres, et reste quelques secondes avant de fuir à nouveau dans le trou d’un mur. La famille qui l’a vu est toute heureuse, on dirait une bande de gamins émerveillés par quelque chose de magique. Ils y croient dur comme fer, à leur rat blanc. Certains passent même la journée entière à essayer de le trouver…

Karni Mata, le temple des rats de DeshnokEn fin d’après-midi, je suis de retour dans la cite poussiéreuse de Bikaner. J’ai comme le réflexe d’encore regarder prudemment où je pose mes pas, et je file à la guesthouse pour me laver les pieds à l’eau claire. J’ai comme l’impression qu’ils me grattent, mais ce ne sont sans doute que des idées. Là, il est 23h30. Je tombe de sommeil. J’ai vérifié les 4 coins de ma chambre….pas de rat à l’horizon. Mais peut-être que je croiserai la p’tite souris albinos dans mes rêves, pour qu’elle me porte chance, encore une fois…Mwi mwi, mwi mwi… J’entends les grillages de fer des magasins de la Station road de Bikaner se fermer les uns après les autres. Je suis dans ma chambre au troisième étage de cette guesthouse toute verte plantée juste à côté de la gare ferroviaire, et je m’amuse à regarder la ville s’endormir petit à petit. Il fait de plus en plus frais, des odeurs de feu de bois s’élèvent dans les airs pour accompagner la nuit, le bruit du trafic s’est presque entièrement éteint…et là, je vais plonger dans l’océan de mes rêves.

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Pascal Mannaerts | 16.10.2009 | 1570 visites | 0Favoris |
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commentaires à ce reportage
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Jean Saint Martin

Voilà un sujet très original évoqué dans le détail avec ce récit "à la première personne" !
Une vraie vision de cauchemar ce temple grouillant de rats ... Effectivement, c'est à la fois fascinant et surtout effrayant !
Merci de nous faire partager "virtuellement" cette découverte surprenante. ”

Jean Saint Martin | 19.07.2010 21h51

Astrid D. Ortiz

Super témoignage. Ça doit être quelque chose de visiter ce temple! ”

Astrid D. Ortiz | 24.08.2010 00h34

martin

CarlsonWagonlit a t-il complètement abandonné ce site web, qui était pourtant si intéressant ? La moindre des choses serait quand même de donner quelques explications à vos lecteurs et auteurs... ”

martin | 22.03.2011 12h19

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